LA CONSTRUCTION EUROPEENNE ET LA MONDIALISATION
Patrick Deschuyteneer
Partie I
Présentation générale.
Qu ´en est il des difficultés que rencontre la Construction européenne au niveau
politique, d’aborder les problèmes que pose cette unification qui progresse à
partir, principalement, de négociations et d’accords entre les Etats-nations ?
Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, laquelle guerre se trouvait en
germe dans le Traité de Versailles, les Etats nationaux ont eu la sagesse de
coopérer au point de rendre peu probable le retour d’une guerre franco-allemande
ou anglo-espagnole.
L’Union européenne a été un formidable facteur de paix et elle est une réalité
économique qui va bientôt se traduire par l’usage de l’euro : toutefois sa
construction politique est loin d’être achevée dès lors qu’elle s’accompagne
inéluctablement d’une perte de souveraineté pour chacun des Etats participants
et que chacun d’entre eux essaie de tirer le maximum de la coopération en
perdant le moins possible de ses pouvoirs particuliers.
Cela donne évidemment lieu à de très longs marchandages qui donnent l’impression
que l’Europe avance par crises successives et résolutions plus ou moins
bricolées de celles-ci. J’avais donc l’intention d’aborder ce problème
typiquement international en tenant compte du fait qu’il se pose à un moment de
notre histoire caractérisé par la mondialisation. Le problème que nous voulions
traiter était en gros le suivant : L’Europe , réalité internationale, se
construit alors qu’existe une logique mondiale, soit une logique qui ne pose
plus ses problèmes en termes de nations centrées sur elles-mêmes et leurs
territoires propres, mais selon un réseau qui n’a pas à proprement parler de
centres.
Nous avons gardé cette intention, mais il me semble nécessaire de tenir compte
des événements du 11 septembre 2001 qui ont frappé de plein fouet deux des trois
villes-symboles de la puissance américaine : New York, puissance financière
matérialisée par les tours du World Trade Center et Washington, puissance
politico-militaire matérialisée pour le politique par la Maison Blanche qui fut
épargnée de justesse et pour le militaire par le Pentagone qui fut lui aussi
atteint par un avion civil détourné et transformé en bombe incendiaire par
l’action déterminée d’un groupe de combattants de l’Islam le plus fanatique. La
troisième ville-symbole , Los Angeles, cœur de la puissance communicationnelle
des Etats-Unis, n’ a pas été frappée, du moins pas encore.
La guerre est de retour et il ne saurait être sérieusement question de
construire un cours sur l’identité ou plus précisément la singularité européenne
sans tenir compte de ce phénomène, car je commence à vous connaître en tant
qu’auditoire et je sais d’expérience déjà que vos questions inspirées par la
brûlante actualité du « terrorisme » et de la lutte armée en Afghanistan ne
manqueraient pas de fuser et de décentrer en permanence des propos que vous
jugeriez trop abstraits ou trop éloignés de vos soucis et interrogations les
plus actuels.
Nous allons donc essayer , d’élaborer les différentes parties en tenant compte
de cette nouvelle guerre mondiale qui, à la différence des deux premières, n’est
pas dite mondiale pour la raison qu’elle serait inter-européenne et que l’Europe
, d’être encore et toujours le centre du monde, impliquerait de facto la
pertinence de cette terrible appellation.
L’Europe de la Renaissance fut en effet la seule civilisation qui ait inventé le
monde, c’est-à-dire non seulement transformé la terre en un objet fini dont on
pouvait faire le tour, mais encore réalisé cet exploit technique aujourd’hui
banal.
L’Europe, c’est Galilée, mais c’est aussi les Grandes Découvertes : Christophe
Colomb et Fernand de Magellan. L’Europe réalisa la mise en rapport sur une terre
unique et délimitée de toutes les civilisations qui jusque-là coexistaient, mais
parfois s’ignoraient et n’entraient pas en relation de commerce ou de guerre.
Charlemagne ne savait rien par exemple de la civilisation aztèque et
réciproquement. L’Europe fut donc la seule civilisation à s’être exportée et
imposée de manière universelle.
Ce processus a été rendu possible par la physique issue de ce que Heidegger
appelle le mathématique et bien entendu par l’invention du capitalisme dont les
centres furent d’abord européens : Gênes, Anvers, Venise, Amsterdam, Londres et
finalement, vers le milieu du 19ème siècle, New York.
L’Europe , par son action coloniale et impérialiste, exporta quasiment partout
dans le monde ses concepts de nations et d’Etats, soit les notions de
territoires et de frontières et elle connut après la seconde guerre mondiale les
effets-boomerang de son action « universelle » et « civilisatrice ».
Ses principes de démocratie représentative et de nationalisme furent retournés
contre elle par les colonisés qui, à de rares exceptions, entreprirent des
guerres de libération nationale victorieuses.
Au fond, c’est parce que L’Europe était déjà partout dans le monde que les deux
guerres inter-européennes de la première moitié du siècle passé furent dites
mondiales.
Au sortir de celles-ci, l’argument central de la construction européenne, son
avantage primordial, fut sans conteste la tentative d’écarter du sol européen la
guerre sous une forme inter-européenne.
Les Etats-nations de la vieille Europe ont pris conscience qu’ils devaient
coopérer s’ils voulaient survivre au sein d’un ordre mondial nouveau, dont ils
avaient cessé d’être le centre.
L’ordre mondial, après l’effondrement de l’Est en tant qu’alternative prétendue
du capitalisme occidental, est aujourd’hui américain. Ce processus de
mondialisation ou si l’on veut de création d’un ordre international a sans doute
des origines européennes : certains spécialistes les font remonter aux guerres
napoléoniennes ou au Congrès de Vienne, ou encore à la première guerre mondiale
et à la création de la Société des Nations. Mais c’est à la fin de la seconde
guerre mondiale, avec la naissance des Nations Unies, que l’ordre international
dans sa dimension juridique cessa tout à fait d’être européen pour commencer à
devenir mondial au sens impliqué dans l’idée de « mondialisation ».
En fait , si vous voulez bien vous reporter à l’intention directrice de ce cours
« l’Europe entre l’international et le mondial », il faut dès à présent essayer
de distinguer aussi rigoureusement que possible l’ordre international et l’ordre
mondial.
Les Nations unies, sur l’inefficacité desquelles il est facile de gloser et
d’ironiser, me semblent constituer le pivot ou le point de passage entre
l’international et le mondial.
La structure des Nations unies est fondée sur la reconnaissance et la
légitimation mutuelle de la souveraineté des Etats individuels qui, de manière
limitée, acceptent de transférer une part de leur souveraineté à ce centre qui,
idéalement, devrait fonctionner comme une puissance supranationale.
On sait trop l’inadéquation entre l’intention juridique et la réalité politique
du terrain pour que nous nous attardions à la souligner et à déplorer cet échec
d’un droit qui se voulait capable d’éviter les conflits entre les puissances de
force inégale et capable somme toute de formuler et de concrétiser une
organisation éthique de l’humanité toute entière. Il s’agissait , juridiquement
parlant, d’inventer un schème qui soit supérieur au droit domestique de chaque
Nation.
Cette idée d’origine kantienne et développée par le juriste Hans Kelsen eut à
subir dès le départ la contradiction entre sa nature formelle et les conditions
matérielles de son exercice.
Au lieu d’avancer vers ce qu’il y avait de véritablement novateur dans cette
exigence éthico-politique de supranationalité, nombre de théoriciens du droit
ont plutôt tenté de la penser à partir de concepts strictement issus des
nationalismes et ou bien ont affirmé, en s’inspirant de Hobbes, que le
supranational se réduisait à une sorte de contrat international, ou bien, en
s’inspirant de John Locke, ont-ils souligné qu’une telle instance de pouvoir
supranational devait être doublée de contrepouvoirs nationaux capables tantôt de
lui résister, tantôt de la valider.
Dans les deux cas, l’un plus monarchiste, l’autre plus libéral, il me semble que
la conceptualisation de l’Ordre mondial fut manquée et peut-être même entravée.
Le paradigme permettant de concevoir la mondialisation est d’une autre nature ;
il requiert d’autres concepts que ceux qui servirent à constituer et à légitimer
la souveraineté des Etats-nations.
La première grande différence tient à ceci que l’ordre international suppose une
multiplicité de nations autonomes en concurrence les unes avec les autres :
cette politique d’internationalité suppose sur des territoires définis des gens
qui commandent et des gens qui obéissent (ou désobéissent) ; elle suppose aussi
selon les enseignements de Julien Freund une différence entre le public et le
privé et surtout suppose-t-elle la dialectique non-hégélienne, c’est-à-dire sans
synthèse, entre des alliés et des ennemis. Saisi sous cet angle, le problème
d’un Ordre politique mondial tient à ceci qu’il doit procéder d’un centre de
pouvoir unique : sans dehors, sans extériorité… La mondialisation est
inséparable de la constitution d’un centre d’autorité inédit, valable non plus
dans les limites de tel ou tel territoire, mais en tous.
Il s’agit d’une normalisation sans équivalent dans l’histoire du monde, car
jusqu’ici tous les Empires eurent des frontières externes.
« L’homme, disait à ce propos Ernst Jünger, est le seul animal qui ne soit pas
politique » : il voulait dire par là, contre Aristote, qu’il est un animal
encore dans la coulée, qu’il n’a pas atteint une organisation sociale de
lui-même qui, à l’exemple des abeilles ou des fourmis, n’aurait plus qu’à se
reproduire, autrement dit qu’à reproduire ses hiérarchies sans mutation ni
réforme possible.
Or, l’homme est encore un animal historique, un être capable de changement et
d’avenir.
Il y a encore en lui de la liberté ; il n’est pas encore normalisé, mais mobile
et résistant ou comme on dit en cybernétique, il demeure toujours un authentique
« facteur de perturbation ».
Cette pensée de Jünger se focalise très clairement sur la nature spécifique de
ce pouvoir qui fait corps avec le processus qualifié de mondialisation et le
centre de pouvoir unique et supranational qu’il implique.
Ce pouvoir qui fait qu’il n’y a plus à proprement parler de paix ou de guerres,
mais des opérations de police sans cesse recommencées et qui prétendent avoir
lieu au nom d’une Justice transcendant les justices nationales présente une
singularité, une dimension nouvelle à laquelle nous accorderons une attention
toute spéciale, centrée non sur ce qui, en elle, relève des traités ou des
pactes, mais prépare la mondialisation ou comme disent les Anglo-saxons , la «
globalisation » en tant qu’elle est déjà bien autre chose qu’une utopie
capitaliste ou qu’un autre nom du marché mondial…
Le processus de mondialisation n’a pas lieu au-dessus des territoires nationaux
; il a lieu aussi en eux et il les modifie en profondeur.
La mondialisation est un processus ontologique qui affecte tout le monde.
C’est une sorte d’empire, mais qui n’a plus de frontières extérieures ; les
séditieux et les barbares sont tous à l’intérieur. C’est en ce sens une notion
plus spatiale que temporelle.
D’une certaine manière, l’ordre mondial épuise le temps historique au profit
d’une volonté de reproduction de soi ou d’immuabilité.
« Enduring freedom » que l’on traduit par « liberté immuable »- alors que l’on
devrait peut-être dire, mon anglais n’est pas assez bon, quelque chose comme «
liberté endurante » ou « continuellement résistante »-fut le terme choisi par
les militaires américains pour nommer leurs opérations militaires ripostant aux
attentats effroyables du 11 septembre 2O01.
Ce terme fut retenu au détriment de la première expression annoncée sur CNN et
qui était « Justice infinie ».
Nous reviendrons sur le sens de ce choix, mais remarquons dès à présent qu’une «
valeur » semble exister qui s’avère capable de « justifier » la guerre en la
présentant comme une action de police se déroulant au nom d’une « transcendance
» sacrée : autrement dit, la guerre est redevenue juste ; elle n’est pas pensée
comme une nécessité de survie, mais comme une activité intrinsèquement éthique,
comme l’exercice d’une force dont l’usage se présente comme au service du Droit
et de la Paix.
Il y a donc « quelque chose » comme une paix impériale ou une pax non plus
romana, mais americana dans ce qui est en train de se constituer, depuis la
guerre du Golfe, et de s’imposer comme un ordre impérial prenant souvent racine
dans les conflits locaux qu’il est appelé à résoudre.
Cet ordre nouveau s’étend en effet à mesure qu’il est « appelé » à s’étendre par
les crises qui confèrent une légitimité à ses interventions.
L’ordre mondial n’intervient plus militairement pour assurer l’application
d’accords bilatéraux, mais directement comme s’il était doté d’un droit
d’ingérence, comme s’il incarnait en quelque sorte une « justice supérieure » et
nullement une hégémonie politique passagère.
La question qui va nous retenir passera donc aussi par l’analyse de cette
justice mondiale, par la question de savoir qui la définit et comment il
pourrait être juste de prétendre qu’elle s’applique à tous.
Autrement dit, nos analyses du mondial et l’international croiseront
l’immémorial problème de La Justice ; elles essaieront de reposer dans un
langage nouveau et à partir d’une situation nouvelle cette question qui fut
celle de Platon et plus récemment celle de Nietzsche, évoquée dans le cours que
nous consacrâmes ici même, voici quelques années déjà, à l’ « Ainsi parlait
Zarathoustra ».
Quelle est la justice inhérente au processus de mondialisation dès lors qu’il y
a entre l’international et le mondial une sorte de saut qualitatif ?
Définir une guerre juste suppose en effet la connaissance de ce qu’est une paix
juste, soit donc une paix qu’il serait injuste de remettre en cause au nom d’une
cause ou d’une conception différente de la vie humaine ou d’une pensée autre de
ce que c’est que d’être un être humain.
Ce à quoi tend la mondialisation est ainsi la mise en œuvre d’un ordre qui soit
comme une intégration réalisée par une puissance capable d’englober tous les
rapports de pouvoir existant dans la multiplicité des sociétés humaines.
Il va de soi , nous aurons à y revenir, que nous tiendrons tout particulièrement
compte de la modification des rapports de pouvoir au sein des sociétés
européennes : passage de la primauté d’une technologie disciplinaire au primat
d’une technologie de contrôle sécuritaire, soit passage en d’autres termes d’une
« anatomo-politique » à ce que Michel Foucault appelle une « bio-politique ».
Nous aurons donc à revenir, c’est inévitable, sur certains éléments déjà
parcourus dans les textes que consacrées à Michel Foucault et nous ne le ferons
au fur et à mesure de leur nécessité pour l’intelligence de l’avènement de cet
Ordre mondial partiellement matérialisé par l’Organisation des Nations Unies et
par les grandes agences multinationales et transnationales que sont le Fonds
Monétaire International, la Banque Mondiale, l’Organisation Mondiale du Commerce
, soit donc des institutions qui organisent et expriment très largement la
mondialisation de la production et du commerce au sein d’un réseau proprement
mondial, c’est-à-dire au sein d’un espace social qui est celui de la
communication.
L’ordre mondial est en effet inséparable des industries de communication qui
sont capables de toucher tout le monde, n’importe où, sans avoir à franchir une
frontière.
La communication est inséparable de la mondialisation et donc du nouveau centre
de pouvoir politique qui s’y implique et s’y construit. C’est en elle que nous
pouvons découvrir non pas la puissance militaire , mais la formation de la
puissance proprement morale, laquelle n’est pas uniquement le fait du cinéma, de
la télévision et de l’image du monde que ces techniques élaborent et proposent,
ni non plus le fait des grandes organisations religieuses, mais le fait des
Organisations Non Gouvernementales, soit les ONG dont le nom indique on ne
saurait plus clairement qu’elles agissent sans être dirigées par tel ou tel
gouvernement .
Le principe de leur action n’est pas, « par principe » dans la politique, mais
dans la morale, autrement dit dans une volonté affirmée de soulager toutes les
misères et de protéger partout ce que l’on appelle les droits de l’homme. «
Amnesty International », « Oxfam », « Médecins sans frontières » et des milliers
d’autres organisations du même genre ( plus ou moins 18000) s’évertuent , comme
les Dominicains à la fin du Moyen âge ou les Jésuites à l’aube de la modernité,
à identifier des besoins dits universels et à défendre des droits dits humains.
Leur but est ouvertement de lutter contre toutes les privations de ce monde ;
elles s’en prennent à une sorte de Mal mondain; elles agissent comme une sorte
de police morale sur laquelle s’appuie toute guerre se voulant juste et qui
aboutit à la création de tribunaux internationaux dont le pouvoir est encore
très limité, mais dont les actions symboliques sont formidablement médiatisées.
Pour l’instant, ces tribunaux ne font rien que prononcer des sentences dirigées
contre des vaincus, mais on voit que s’esquisse une continuité entre une morale
non-gouvernementale, une police supranationale et finalement une «Justice
internationale » qui fait mentir la formule que le général de Gaule opposait à
Jean-Paul Sartre en lui rappelant qu’ « il n’y a de justice que d’Etat ».
Se fait jour une interaction entre le moral, le militaire et le juridique dans
une acception supranationale. Cette régulation interne de l’ordre mondial se
développe contre des situations exceptionnelles ou plus précisément contre une
sorte de permanence de l’état d’exception. Le moral et le militaire précèdent un
appareil judiciaire qui est encore en formation : nul doute que le Président
Bush parle de traduire Ben Laden devant une Justice américaine et nullement
devant un tribunal international.
En vérité, la justice mondiale, entendue comme l’exercice d’un pouvoir
supranational, succèdera à l’existence d’un pouvoir de police qui est à la fois
moral et armé et qui s’instaure comme une puissance de normalisation sans
précédent dans l’histoire du monde et qui est en train de bouleverser de fond en
comble les anciennes structures et les anciennes institutionnalisations du
pouvoir politique. La mondialisation est inséparable d’une déterritorialisation
qu’il serait absurde de prétendre contrer par des reterritorialisations locales
ou régionales.
La gauche anti-mondialiste ne nous paraît pas comprendre que la réalité
virtuelle de l’ordre mondial est une réalité à part entière et en dehors de
laquelle il est impossible de se situer.
La mondialisation est un processus sans dehors et dès lors l’appel au local
obscurcit plus qu’il n’éclaire le processus de libération interne que contient
peut-être la mondialisation elle-même.
Y-a-t-il une justice intérieure à cette immanence , soit une justice qui
parvienne à nous délivrer des principales inventions techno-politiques de la
modernité : les camps de concentration, les génocides, les apartheids, les
esclavages en tous genres, les boucheries de Verdun , les massacres de Sabra et
Chatila, ceux du Cambodge et de Bosnie, du Rwanda et de tant d’autres lieux dont
l’énumération serait en elle-même fastidieuse et désespérante ? Nous pensons
très sincèrement qu’il y a là une vraie question , à savoir celle de comprendre
si la mondialisation va nous délivrer de cette modernité qui ne mérite pas la
moindre considération nostalgique ou si au contraire elle va se contenter
d’aggraver la tragédie de notre temps.
La question de la mondialisation est inséparable d’un processus qui peut- être
sera qualifiable d’humanisation , mais qui risque aussi d’être un processus
d’animalisation pure et simple ou de destruction absolue. L’enjeu me paraît être
celui-là et nul autre : de quelle « justice » s’agit-il, au fond, dans cette
connexion du moral et du militaire qui est en train de s’affirmer en
s’émancipant des souverainetés nationales ?
Que peut être une justice post-moderne , soit une justice qui vienne de la
terre, de ce qui est et de ce qui se fait ici et maintenant et non une justice «
tombant » sur nous depuis une hauteur divine opposant à notre monde un autre
monde ?
Nous sommes passés d’une légitimation théologico-politique de l’exercice du
pouvoir à une légitimation d’ordre philosophico-politique.
C’est cela même que Nietzsche avait anticipé et résumé par sa magnifique formule
: « Dieu est mort ». Ce que Nietzsche appelait le nihilisme,- c’est-à-dire la
position d’une Valeur située au-dessus de l’être, laquelle ne peut donc « être »
que du néant, qu’une manière de refus suicidaire de l’être ,- pourra-t-il se
vaincre lui-même ?
C’est dans le langage de Nietzsche plus que dans celui de Marx que se pose la
question d’une justice qui devrait être, selon les termes de la problématique de
ce cours, non plus internationale , mais mondiale.
Il se peut que le monde change de base, mais l’internationale ne sera jamais le
genre humain.
Il semble en effet que les multiples luttes qui se déroulent dans le monde ne
communiquent pas entre elles ; elles ne font pas partie d’une guerre générale
dont l’enjeu serait une révolution mondiale.
Le combat des Palestiniens n’est pas celui des Afghans ou des Basques, celui des
étudiants de Pékin ou de Séoul n’est pas celui des ouvriers de Moulinex ou des
Indiens du Chiapas.
Malgré l’hypermédiatisation des conflits, ceux-ci ne communiquent pas entre eux,
car ils n’ont tout simplement pas d’ennemi commun.
Le rêve de l’internationalisme prolétarien est mort, car il n’y a pas d’ennemi
international de la classe ouvrière ou des pauvres en général, mais un processus
de mondialisation capitaliste qui n’a pas de centre .
Il n’est peut-être pas inutile de se rappeler à ce propos qu’internet fut conçu
comme un système de communication militaire qui n’aurait pas à proprement parler
de centre et donc continuerait à fonctionner en dépit de la destruction de
certaines de ses parties.
Il nous appartiendra évidemment d’y regarder de plus près.
Partie II
Constitutions nationales et transferts de souveraineté
Le concept de souveraineté est un concept politique européen doté d’une double
face : celle du pouvoir en Europe et celle du pouvoir de l’Europe sur le monde.
En fait, les monarchies occidentales se sont constituées par appropriation
politique de la justice, soit par un retour du droit romain au détriment du
droit germanique.
Nous nous permettons de renvoyer ici aux notes consacrées à Michel Foucault et
aux analyses qu’il propose du glissement d’un droit destiné à mettre fin aux
conflits, avec accord des parties pour une telle solution, à un droit devenu
rentable par l’invention d’une sanction en forme de « saisie des biens », mesure
destinée à rémunérer les juges-arbitres.
La justice devint ainsi une activité rentable, étatisée, exercée par les
Princes.
Ceci conduisit à l’élaboration d’une justice inquisitoriale et monarchiste qui
s’est mise à rechercher les coupables sans attendre que les personnes en conflit
fassent appel au pouvoir judiciaire. Au droit germanique correspondait un savoir
d’autorité, au droit monarchique un savoir d’enquête et à la justice de
normalisation ou de contrôle sécuritaire qui se met en place correspond un
savoir d’examen, c’est-à-dire un savoir issu des sciences humaines.
Sur ce recul du légal au profit du normal, je joindrai en guise d’annexe une
communication faite en Belgique dans le cadre d’un colloque « Justice et santé
». Pour l’essentiel, il s’agit d’une reprise des concepts de Michel Foucault que
nous avons présentés l’an dernier, mais cette digression a son utilité, surtout
pour ceux qui n’auraient pas assisté à ces leçons.
L’Europe de la Renaissance a compris que l’eurocentrisme était un objectif
réalisable qui , en même temps que l’impérialisme, exporta l’idée d’une égalité
humaine. Il y eut une crise entre les idéaux de la Révolution française et les
dominations coloniales sur les peuples maintenus en esclavage . …
Il y eut un passage d’une souveraineté transcendante à une souveraineté étatique
ou disciplinaire. On est passé au règne du gouvernemental, du disciplinaire et
de celui-ci au biopolitique, soit au contrôle sécuritaire. C’est une autre
justice dont l’envers est thanatopolitique. On est passé de l’Etat monarchique
ou patrimonial incarné par les deux vies du corps du roi à l’Etat national, soit
à la victoire de la bourgeoisie et aux raisons d’Etat qui conduisirent à la
Révolution française. Qu’est-ce que le Tiers-Etat , selon Emmanuel-Joseph Sieyès
? Eh bien, c’est la nation clairement définie comme le sujet politique
constituant et constructif, le sujet révolutionnaire, le seul capable de
transformer la multitude en peuple. Le rôle de la représentation joua dans ce
mécanisme un rôle déterminant : le plus révolutionnaire y fut aussi le plus
réactionnaire, c’est-à-dire l’affirmation mensongère de l’ « Universel » ou de
l’ « intérêt général ». Ce mensonge ou si l’on préfère cette ruse idéologique
s’est d’ailleurs largement retourné contre ses auteurs .Toutes les guerres de
libération anti-colonialiste furent en effet des révolutions nationalistes, des
lignes de défense contre l’impérialisme européen. Ces luttes furent fréquemment
doublée d’un appel aux Nations Unies destiné à asseoir une autonomie
nationaliste, le plus souvent dictatoriale et inspirée davantage du stalinisme
totalitaire que du national-socialisme, lequel contenait une dimension
proprement suicidaire.
La liberté européenne ne fut donc pas conçue comme déjà réalisée dans toutes les
sociétés humaines, mais elle fut considérée comme une potentialité partout
réalisable pour peu que toutes les sociétés acceptent d’en passer par les mêmes
étapes.
Un peu comme si le « fordisme » mexicain d’aujourd’hui n’était pas contemporain
d’un « toyotisme » qui lui donne un tout autre sens qu’au temps où Ford était le
seul à l’établir à Detroit !
En fait, les révolutions ne sont pas toutes, loin s’en faut, progressistes : on
peut prendre pour exemple la révolution algérienne ou plus près de nous
l’iranienne qui se sont reterritorialisées sur des archaïsmes médiévaux ou bien
sur des affirmations anti-universelles et volontairement particularistes : la
négritude est un bon exemple de ce refus radical de l’eurocentrisme ; c’est du
nationalisme empoisonné, car le Mal est défini comme l’étranger, un peu comme si
être noir ou arabe suffisait à protéger du fascisme… En réalité, les
nationalismes sont des impasses politico-éthiques reposant sur des oppositions
binaires ( par exemple le fameux « surcodage » homme-femme par l’idée d’Homme à
l’œuvre dans les deux termes) ; les nationalismes reposent sur des relations
d’exclusion.
L’hégémonie américaine reprend beaucoup de ces exclusions constitutives, et ce
par l’idée souvent répétée qu’il s’agirait d’une lutte manichéenne entre le Bien
et le Mal, mais peut-être, faut-il , sans préjuger du neuf, examiner si la
mondialisation ne contiendrait pas l’esquisse d’une « Justice » excédant la
sacralisation unilatérale des intérêts américains. Quoi qu’il en soit, l’ennemi
le plus déterminé et le plus déclaré de la mondialisation vient du
fondamentalisme islamique en ceci qu’il est résolument opposé à toute modernité
et toute modernisation.
Son ennemi est dans la sécularisation, dans l’athéisme : il pose une vérité
révélée au cœur des constitutions politiques et confie à des prêtres-juristes, à
des chefs religieux le pouvoir politique.
Cette tendance du monde islamique n’est pourtant pas l’apanage de l’Islam, car
elle est aussi fortement active dans le monde américain qui abonde en sectes de
tous genres visant à faire de l’Amérique une communauté chrétienne séparée des
non-civilisés et protégée contre la corruption de l’ordre moral venue de la
vieille Europe.
Ces mouvements religieux veulent (re)créer une famille nucléaire stable et
hiérarchisée ainsi qu’en témoignent les croisades anti-avortement ou bien les
combats menés contre les homosexuels.
Tous ces mouvements sont assez généralement centrés sur l’idée d’une pureté
ethnique de la race blanche et d’une stabilité de la famille nucléaire qui , en
vérité, n’ont jamais été très traditionnelles aux Etats-Unis.
Il ne s’agit pas d’une authentique nostalgie, mais d’une production somme toute
assez neuve que véhiculent, avec une grande vulgarité et une grande efficacité
des industries du type Disney-land. Il s’agit moins d’une nostalgie déjà
condamnée par l’histoire que d’un risque réel de nouveauté nocive. Il y a bien
des inventions qui se présentent en effet comme de vertueux « retours à la
tradition ».
En fait, pour renouer avec le fil conducteur de notre argumentation, nous
pensons que le fondamentalisme islamique comporte une part d’invention qu’il ne
faut pas négliger : le retour aux valeurs musulmanes traditionnelles est un
rejet de la modernité et en ce sens un rejet de nature « postmoderne ».
D’une certaine façon, le retour à Jeanne d’Arc que prône ouvertement le Front
national de Le Pen est de même farine et il touche lui aussi une base populaire
et misérable faite des exclus de la modernité…
Bref, les révolutions se présentent toutes comme « un retour aux origines »,
comme une restauration des vraies valeurs : elles se présentèrent en Europe
comme tournées vers l’avenir, mais comme un avenir connu, déjà présent.
Il y a pourtant du neuf dans ces pseudo-retours. Le fondamentalisme islamique,
les sectes américaines, le Front national ont une dimension « postmoderne » en
ceci qu’ils sont post-occidentaux et anti-occidentaux. Ils refusent d’un même
trait l’international et le mondial identifiés à la cause de leurs souffrances
et à leur exacerbation. En fait, leur ennemi, c’est le marché mondial en ceci
qu’il tend à déconstruire et déstabiliser les Etats-nations : jadis acteurs de
la mondialisation capitaliste, les Etats nationaux sont aujourd’hui des sortes
d’obstacles.
Presque tous les facteurs de production - argent, technologie, usine ,
équipements- franchissent les frontières si aisément que l’idée d’économie
nationale perd son sens.
Ceci ne signifie pas que l’espace économique mondial soit un espace lisse. On se
reportera sur ce point au splendide roman de John le Carré, « La constance du
jardinier » et de manière générale à l’étude de la mercatique et à la
différenciation toujours plus fine des ciblages de consommateurs. Chaque
marchandise porte en elle le trait distinctif du groupe auquel elle est
destinée.
Il y a un affinement des stratégies de marketing ( qui doivent, pour certaines
industries, faire face à des polices morales et à des contraintes
environnementales tout à fait inédites dans leurs exigences).
La production et la consommation mondiales requièrent en effet une souplesse
adaptative sans précédent ; les multinationales sont transfrontalières et
fluides ; elles ne reposent plus sur le racisme ou le sexisme, mais sur une
volonté de gérer la diversité, ce qui ne supprime pas les hiérarchies, mais en
construit de nouvelles.
Ces changements sont inséparables du déplacement des populations, des migrations
du Sud vers le Nord, des périphéries vers le centre, mais aussi du Sud-Est
asiatique vers le golfe persique. Les migrations créent des cohortes de réfugiés
qui sont réduits à la nudité de leur vie. Le pauvre était pour les chrétiens la
présence-absence de Dieu sur terre, mais aujourd’hui, il est devenu un démon
ingérable : les pauvres sont trop pauvres pour s’endetter et trop nombreux pour
être enfermés ; toutefois leur existence joue toujours un rôle spécifique au
sein de la production mondiale.
Nous essaierons de le préciser ultérieurement, en une réflexion sur la
mondialisation sous l’angle exclusif de l’économie. Mais n’anticipons pas trop.
Pour en savoir immédiatement un peu plus, vous pouvez passer directement au
titre général suivant : Justice et Santé.
Partie III :
LE MONDIAL ET LA REVOLUTION AMERICAINE
Cette partie débute par une digression touchant au problème de la culture
européenne. « Une fois n’est pas coutume », mais en vérité, vous le comprenez je
crois, le thème est plus « zététique », plus « chercheur », plus hésitant que
les autres ; ceux-là étaient destinés à vous faciliter la lecture de philosophes
tels que Nietzsche, Marx ou Michel Foucault, celui-ci s’élabore autour d’un
problème, celui de notre Europe se construisant sur une base internationale à
l’âge de la mondialisation.
C’est pourquoi il sera beaucoup plus hésitant ; nous nous devons de nous
autoriser à essayer de faire flèches de beaucoup de sortes de bois.
Un évènement á retenir est une conférence remarquable d’Alain Lamassoure dont le
thème rigoureusement délimité se formulait en une question :
« Y-a-t-il une culture européenne ? »
Nous n´allons évidemment pas vous résumer son propos dont le texte est
disponible sur son site internet et je vous invite à vous le procurer. Je vais
me limiter à l’utiliser librement pour introduire cette leçon centrée sur la
singularité de la révolution américaine et ce qui la distingue des révolutions
européennes qu’elles soient française, anglaise ou russe.
La construction européenne a réussi sur deux points fondamentaux dont on ne
saurait jamais vanter avec assez de force les mérites : elle a réussi une
unification territoriale qui ne soit pas d’origine militaire et elle a préservé
la paix entre les nations européennes pour une durée d’une longévité
exceptionnelle.
Elle a même fait mieux ; le risque d’une guerre inter-européenne est écarté.
Le second point est évidemment l’usage de l’euro, monnaie adoptée par plus de
trois cents millions de personnes.
Ce sont là de très grandes victoires, mais de nouvelles luttes, de nouveaux
défis sont à l’ordre du jour, en particulier au plan politique pur et au plan de
la politique culturelle de l’Europe.
C’est sur ce dernier aspect que portait la conférence d’Alain Lamassoure.
Les grands axes de sa conférence pourraient peut-être se laisser résumer comme
suit :
1° Il existe une « factualité » de la culture européenne. A l’étranger, au
Mexique par exemple, on ne confond pas un Européen avec un « gringo », avec un
Américain et en Asie non plus, on ne nous confond pas avec une appellation
générique du type : « c’est un Occidental ». Il y a donc « quelque chose » comme
un « Nous autres, Européens ».
2° Cette communauté culturelle européenne est pourtant difficile à
conceptualiser, à énoncer dans un discours capable non de l’inventer, mais de la
faire voir, de la découvrir ou de la révéler dans sa singularité. Nous avons en
effet trop tendance à nous définir par des notions universelles qui, par
définition, sont partagées par d’autres cultures.
Nous n’avons pas le Monopole de l’Humanité, ni celui de la science, ni celui de
le religion chrétienne d’ailleurs originaire du Moyen-Orient ; nous n’avons ni
le monopole de la prière ou de la technique, ni celui de l’art ou de la morale.
Ces « valeurs-là », celles de l’Universalité des droits de l’Homme ou des
Universaux de la communication unissent trop loin pour être exclusivement
européens.
Comme vous le comprenez, son analyse d’une grande lucidité recoupe et à certains
égards rejoint tout à fait le thème de notre recherche. Disons que sa question
était, transformée pour les besoins de notre propos, à peu près celle-ci :
comment, à l’âge de la mondialisation, soit au cours de l’existence pour la
première fois dans l’histoire du monde d’une réalité virtuelle et
communicationnelle qui ne se contente pas de survoler les territoires nationaux,
mais les pénètre et les transforme en profondeur, comment trouver, cette
situation historique nouvelle étant donnée, une cohérence culturelle européenne
qui ne relève pas de la langue de bois, c’est-à-dire d’une affirmation vague et
consensuelle se contentant de constater le «fait » que nous sommes pluriels et
que nous « devons » donc le rester. Soit. Demeure selon nous que la diversité
culturelle américaine qui va de La Louisiane à l’Alaska, de San Diego à New York
n’est pas moins diverse que la nôtre, même si elle se présente sur la scène du
monde en parlant d’une seule voix, dans une seule langue et au nom d’une seule
nation. Ce qui constitue, reconnaissons-le, un avantage politique et culturel de
grande importance.
Le moment le plus extraordinaire de sa conférence a résidé dans l’usage qu’il
fit d’un événement que lui avait rapporté Daniel Toscan du Plantier.
A la fin de sa vie, le Président Franklin Delano Roosevelt, le plus européen
peut-être des Présidents américains, -l’homme du New Deal, celui qui s’inspira
du modèle social européen, beaucoup plus étatique, pour sortir de la dépression
et de la lutte des classes, l’homme aussi, il faut bien le reconnaître qui,
contre l’avis de Churchill, fit à Yalta les concessions à Staline dont nous
commençons à être libérés,- réunit à la Maison blanche quelques-uns des plus
grands réalisateurs américains, parmi lesquels le génial Orson Welles âgé d’à
peine trente ans, mais qui, à vingt-quatre ans, avait déjà réalisé Citizen Kane,
pour leur dire en substance :
« Nous allons aider les Européens à se redresser et ils vont nous rattraper en
de nombreuses choses ; ils feront aussi bien que nous les avions et les autos,
peut-être mieux, mais nous, nous allons faire le cinéma ».
Ceci montre à quel point cet homme politique génial, ce « grand homme des
affaires de l’Univers », eût certainement dit Hegel, avait compris combien le
rêve et l’affectif jouent un rôle déterminant dans la manière dont les hommes se
subjectivent, c’est-à-dire dans la manière dont ils se pensent eux-mêmes.
Le cinéma et la télévision sont aujourd’hui les médias qui structurent notre
pensée, qui forment l’éducation de nos enfants, qui fabriquent les informations
auxquelles nous accordons crédit, qui alimentent toutes nos conversations.
« Le cinéma, comme le dit Jean-Luc Godard, c’est l’image du monde ». Cette
réalité virtuelle doit être comprise dans toute la puissance de sa réalité.
A cet égard, il vous faut comprendre dans ce cours qui se veut de part en part
philosophique que tout « objet », que toute chose a une réalité double : une
actuelle et une virtuelle. Vous êtes vous-même, votre corps, mais celui-ci est
inséparable de son image dans un miroir ou dans l’œil d’autrui. C’est votre
image que vous voyez le matin dans le miroir, lorsque vous vous rasez ou lorsque
vous vous maquillez, c’est votre image et ce n’est pas celle d’un autre. La
réalité est actuelle et virtuelle ; elle a deux moitiés et il ne faut en
négliger aucune si l’on veut se donner la plus petite chance de comprendre
quelque chose à ce qui se passe en général et à ce qui se passe au cinéma ou
bien à la télévision.
Dans le registre des réalités télévisuelles et surtout cinématographiques, la
culture américaine est très supérieure à la nôtre. Cela se traduit dans les
films B, dans les séries télévisuelles, dans les comédies musicales évidemment,
mais aussi dans les films historiques et politiques : que l’on songe ici aux
chefs-d’œuvre de Stanley Kubrick ou plus récemment à l’étonnant « Gladiator » de
Ridley Scott.
La Rome qu’il montre, c’est aussi l’Amérique et son problème noir.
Il ne cherche pas, comme « Quo vadis », « La Tunique », « Ben Hur » ou « Les
derniers jours de Pompéi » de l’italien Sergio Leone, à comprendre ou à montrer
comment les Chrétiens ont vaincu l’Empire romain, s’y sont greffés comme les
cellules d’un cancer, thème encore présent dans l’admirable « Spartacus » de
Stanley Kubrick qui, bien certainement était déjà ailleurs, plus politique, plus
ontologique ; Ridley Scott montre au contraire comment Rome « vaincue » par un
excès d’extension spatiale en Germanie, où tout le sort de Rome se joue, sur sa
frontière externe, redevient elle-même en redevenant une République, en rendant
le pouvoir au Sénat, en comprenant que la démocratie n’est pas la jungle de la «
multicratie » ou de la multitude se vautrant dans « Panem et circences », dans «
du Pain et des Jeux ».
Si l’on compare ce grand film à la positivement insignifiante saleté française
intitulée « Vercingetorix », portée au pinacle par les journalistes du Figaro
Magazine, on peut comprendre, un peu mieux peut-être, ce dont nous parlons.
Il faudrait, je pense, que les Européens cessent d’imiter les Américains : qu’un
film américain soit réalisé par un Belge ou un Français, avec de l’argent
américain ou français, n’est pas du tout le problème.
Ce n’est pas un mieux, c’est une défaite.
En matière de télévision, je croyais le comble de l’abjection et de la vulgarité
atteint par les jeux imbéciles du type « Le mot le plus long » ou bien «
Questions pour un champion », mais « Love Story » ou « Star Academy » m’ont
confirmé que je n’avais encore, hélas, rien vu.
Nous ne disons évidemment pas que les Etats-Unis ne font pas pire ; nous
souhaitons seulement qu’on ne les imite pas dans ce registre.
A-t-on une idée du nombre d’assassinats que voit un enfant qui, sur dix ans,
regarderait la télévision durant deux ou trois heures par jour ?
Mais, revenons-en à notre fil conducteur en laissant de côté, pour le moment, ce
que devrait être une politique culturelle européenne, soit une politique qui
sache que la culture recueille ce que l’art crée, mais qu’elle n’est pas
elle-même artistique.
Il ne faut pas confondre ceux qui « créent » pour s’exprimer avec ceux qui
s’expriment pour créer.
Il ne faut pas confondre la propagande, publicité ponctuelle pour un produit,
avec l’idéologie, propagande qui souhaite durer, mais il ne faut confondre ni
l’une ni l’autre avec la philosophie, cet « art, disait Schelling, de remettre
toujours le moment du savoir à demain », cet « art, disait Nietzsche, de penser
en créant soi-même ses propres concepts ».
Nous pensons qu’au-delà du fait que la culture européenne a traduit du grec et
du latin ses grands textes fondateurs, tandis que les Américains les ont écrits
directement en anglais, il existe entre les Etats-Unis et l’Europe une
incommunicabilité réelle, dangereuse et salutaire.
En fait , la mondialisation est d’origine américaine et l’on comprend mieux ce
point de départ si l’on étudie la spécificité de la révolution américaine. Elle
fut très différente de la française, bien davantage rattachée au républicanisme
machiavélien, bien plus méfiante à l’endroit de l’Etat. Polybe est sans doute la
référence antique qui s’approche le mieux des Américains : cet auteur
définissait en effet la bonne constitution politique comme un mixte de pouvoirs
monarchique, aristocratique et démocratique, mais la nouveauté prodigieuse de la
révolution américaine fut de vouloir protéger envers et contre tout les espaces
de liberté qu’elle avait conquis.
Le pouvoir politique est considéré aux Etats-Unis comme consubstantiel à la
conception américaine de la liberté, laquelle n’est pas la nôtre, malgré des
points communs.
Nous analyserons ce point fondamental sous un angle strictement philosophique.
Mais admettez que le traitement ontologique d’une telle question n’a rien à voir
avec les platitudes des journalistes qui se disent, sans honte, philosophes
alors qu’ils n’ont jamais inventé le moindre concept et n’ambitionnent
aucunement de le faire.
C’est un problème politique que la politique culturelle européenne se coupe
aussi radicalement de sa dimension la plus singulière et la plus puissante au
profit d’un boniment qui provoque chez nous une colère tournant, comme toute
colère, à vide.
Le pouvoir peut, mais il est aussi produit, créé.
Il est constituant et constitué.
En tant que constituant, il est issu des conflits internes à la multitude qui en
appelle inéluctablement à des médiations « supérieures » pour sortir de
l’impasse de ses différends : la multitude découvre inévitablement sa limitation
interne.
C’est pourquoi Michel Foucault disait, mais surtout a démontré que le pouvoir «
vient d’en bas ». La transcendance exclue de la constitution du pouvoir est
inévitablement posée par son exercice, lequel est limitant et expansif.
Il y a quelque chose de la Rome impériale dans la politique américaine :
l’expansion impérialiste est ce qui permet de résister à la corruption interne.
Ce n’est pas une expansion exclusive, mais inclusive ; elle est d’intégration
réformatrice. C’est un pouvoir en réseau qui n’est pas colonisateur à la manière
des Etats nationaux qui se sont construits en Europe. Les Etats-Unis se sont
construits à partir d’un espace ouvert, hétérogène à l’espace fermé qui fut
celui des souverainetés européennes.
Il nous semble, fondé pour ceci sur le très beau livre des philosophes italien
Antonio Negri et américain Michael Hardt, intitulé « Empire » et dont la
traduction française nous vient des Editions « Exils » à Bordeaux que l’on peut
distinguer quatre phases dans l’évolution de la révolution américaine :
1) De « la Déclaration d’indépendance » à la guerre de Sécession : de Thomas
Jefferson à Andrew Jackson, l’ouverture spatiale domine. Ce n’est pas une
révolution bourgeoisie qui se délivre d’une féodalité, mais c’est l’action
sauvage d’ une liberté d’appropriation dont les obstacles sont plus naturels
qu’historiques. Les frontières ne sont pas des limites respectables, mais des
seuils à franchir. Cette expansion d’une violence inouïe ne vit tout simplement
pas qu’il y avait là des indigènes soumis, sans aucune forme de procès, à une
guerre d’élimination permanente. Les Indiens n’étaient pour les colons
américains que du dehors pur et simple. Pourtant, cet espace « infini » était
malgré tout intensif ; il reposait sur le travail des noirs qui furent inclus au
3/5 par esclave dans le nombre des représentants de chaque Etat à la Chambre. Le
Sud voulait augmenter la proportion tandis que le Nord visait l’abaisser. Donc,
dans les paramètres de l’unité représentative, on calculait le « un » comme suit
: blanc=1,rouge =0, Noir= 3/5. Cette inclusion-exclusion des Noirs posa des
problèmes constitutionnels d’une grande complexité. De plus, il s’avéra que
l’espace, si ouvert fût-il, était limité par l’Océan Pacifique à l’Ouest, par le
Mexique au Sud et le Canada au Nord. Les guerres de la liberté y trouvèrent une
limite naturelle et des limites politiquement armées plus solides que l’achat
auprès de Napoléon de quasiment un tiers des territoires constituant aujourd’hui
les Etats-Unis.
2) De Théodore Roosevelt à Woodrow Wilson : le premier mit en oeuvre une
expansion impérialiste de type européen, tandis que le second appliqua une
idéologie de paix internationaliste. Expliquons ceci.
La conception américaine était spatiale plus que temporelle, mais l’espace de
cette première expansion était limité. C’est une grande différence culturelle :
USA/ Europe. Quoi qu’il en soit, le capitalisme américain s’est replié sur soi
et connut sa plus intense période de lutte des classes. Roosevelt adopta un
impérialisme à l’européenne, notamment aux Philippines. Ce fut un échec !
L’idée de Wilson fut bien meilleure, qui avait compris avant tout le monde,
l’échec de toute internationalité et voulait instaurer un Ordre mondial dominé
par les USA. On se moquait de lui au Traité de Versailles, aussi bien Lloyd
Georges que Clemenceau et que les fascistes.
Il avait pourtant prévu le cauchemar qui attendait l’Europe.( et l’on est en
droit de se demander si la création de l’Etat d’Israël n’a pas été le « Traité
de Versailles » de la seconde guerre mondiale).
3) On peut dire que la révolution russe de 1917 a fait peur à tout le monde : le
New Deal allait « copier » la législation sociale européenne en tenant compte de
la spécificité américaine : son problème noir.
Certes, la surexploitation des noirs continua bien après l’adoption des 13, 14
et 15èmes amendements. En fait, les noirs demeurèrent une colonie intérieure aux
Etats-Unis tandis que depuis 1823, avec James Monroe (« L’Amérique aux
Américains »), les USA commencèrent à présenter leur action politique majeure
comme une action de défense contre l’impérialisme européen.
On retrouvera la même chose durant la guerre froide : soutien aux dictatures
anticommunistes et lutte contre les régimes proches du communisme.
Ce fut cette doctrine qui les conduisit dans le bourbier vietnamien.
En fait, plus les Européens abandonnaient leurs colonies et plus les Américains
tentaient de les y remplacer, selon des modalités plus souples et plus efficaces
: au moins, disons, à partir de 1968. « Full metal jacket », autre chef -d’œuvre
de Kubrick résume admirablement cet échec qui conduisit l’Amérique à comprendre
qu’imiter l’Europe était décidément une voie sans issue et qu’il leur fallait
impérativement renouer avec l’esprit de leur pouvoir constituant. Ils lui
donnèrent une dimension impériale et mondiale avec leur premier grand succès :
La guerre du Golfe.
4)La Guerre du Golfe fut dirigée contre l’Irak, pays jugé moralement et puni
militairement. En fait, les USA se présentent comme les seuls au monde capables
d’une justice internationale, car ils le font AU NOM D’UN DROIT MONDIAL.
La Guerre du Golfe est l’acte de naissance véritable de la mondialisation
politique et de la subjectivation des USA comme acteur hégémonique de ce
processus.
Il s’agissait en effet de dépasser l’action internationale au profit d’une
action centrale, autoritaire et légitimée juridiquement.
C’est de cette époque que les Organismes internationaux ont commencé à
travailler COMME s’ils incarnaient cette légitimité mondiale et tous les
conflits régionaux Haïti, Somalie, Bosnie-Herzégovine ont réclamé des
interventions militaires américaines.
Les USA sont l’ultime instance de la police de la paix, ils désirent une
Constitution impériale et non-impérialiste ; ils désirent être le processus
constitutionnel interne à la mondialisation.
C’est dans cette phase que nous sommes .
C’est depuis elle qu’il nous faut essayer de penser le rôle possible de
l’Europe. Est-elle déjà vaincue par la normalisation ou bien possède-t-elle dans
son histoire politique la plus créatrice de quoi innover victorieusement ?
Pour approcher cette question, nous croyons utile de vous proposer quelques
leçons consacrées à nos plus grandes inventions politiques : celles de
Machiavel, de Spinoza et de Marx.
Partie IV :
RECHERCHES SUR LES SOURCES DE LA REVOLUTION AMERICAINE
1° Présentation générale
La Civilisation de la Renaissance a sans doute mis en œuvre la plus formidable
mutation que l’histoire du monde ait connue. Elle mit fin à la physique
aristotélicienne au profit d’une physique mathématique qui non seulement
interpréta le mouvement comme un changement de lieu, comme un déplacement des
objets et non comme une mobilité intérieure aux choses, mais encore appliqua les
lois du mathématique à tous les êtres de l’univers, à tous les corps, qu’ils
fussent célestes ou non.
C’est la Renaissance qui découvrit que la terre était ronde, était un objet fini
dont on pouvait faire le tour et c’est elle qui conduisit des aventuriers tels
que Christophe Colomb, Vasco de Gama ou Fernand de Magellan à réaliser les
voyages qui allaient mettre en relation toutes les civilisations du globe.
C’est la Renaissance encore et surtout qui allait conduire la philosophie à se
libérer de toute transcendance théologique, à penser le monde sans aucune
référence à de l’au-delà.
Plus que Galilée, c’est Giordano Bruno qui eut l’intuition que non seulement la
terre tournait autour du soleil, mais que le soleil n’était lui-même qu’un des
mondes parmi une infinité d’autres.
De l’excentricité cosmique de la terre, il déduisit une excentricité ontologique
de l’homme lui-même et fut parmi les premiers à libérer la pensée de ce qui
allait devenir notre actuel, trop actuel sommeil anthropologique : il fut le
premier à penser qu’il n’y avait pas d’élus parmi les vivants et c’est cette
mise en cause des dogmes de l’Eglise catholique qui lui valut, langue clouée sur
une planchette, d’être brûlé vif en février 1600, à Rome. Par cet assassinat,
l’Eglise signa en vérité son propre arrêt de mort au regard de ceux qui pensent
: elle perdit à jamais sa crédibilité intellectuelle et ce ne sont pas les
fragiles arguties de Jean-Paul II qui vont contribuer à laver ce crime que
l’Eglise perpétra contre la philosophie.
La religion chrétienne était d’ailleurs une religion sans morale : c’est surtout
au stoïcisme qu’elle emprunta les normes qui structurent son dogmatisme éthique,
mais ce n’est pas de cela que je veux vous parler aujourd’hui.
Je voudrais vous présenter la philosophie politique de Nicolas Machiavel,
c’est-à-dire les concepts qu’il créa.
Un philosophe en effet, c’est quelqu’un qui a inventé un ou plusieurs concepts ;
ce n’est pas une sorte de « sage » résigné ou de spécialiste en marketing.
L’immanence, avons-nous souligné, a été conquise contre la transcendance, mais
celle-ci allait reprendre vigueur sous une autre forme : Réforme,
Contre-réforme, Descartes le simplificateur, le grand-père de l’idéologie
politique issue de la Révolution française et des grands mensonges qui firent
corps avec elle et qui, de nos jours encore, empêchent de concevoir la
politique, nous entendons par lá les « illusions » de l’Universel…
Il y a une Voie Royale de l’histoire de cette philosophie politique faible,
gâtée par le platonisme et qui entend nous faire prendre des vessies pour des
lanternes, de l’idéologie pour des vérités philosophiques.
L’Europe a repoussé, nous semble-t-il, ce qui était sa singularité au profit
d´idéaux révolutionnaires parfaitement réactionnaires, issus tantôt de la
Révolution française, tantôt de la russe.
Quoi qu’il en soit, Machiavel sera haï par notre culture, Spinoza l’un de ses
meilleurs lecteurs aussi ! Pour comprendre les motifs de cette haine dont
Machiavel et Spinoza furent l’objet, le mieux est d’en passer par l’intelligence
de leur pensée.
Nous voudrions donc vous présenter, vous caractériser sommairement la
singularité inouïe de la pensée de Machiavel.
Ce très grand philosophe, né à Florence en 1469, devint secrétaire à la
chancellerie de sa ville natale en 1498 et remplit à cette occasion de
nombreuses missions diplomatiques.
Il connut la disgrâce en 1512, il fut même arrêté et torturé en février 1513,
mais fut amnistié dés le mois de mars à la faveur de l’élection à la papauté de
Jean Médicis qui prit le nom de Léon X.
C’est durant l’exil consécutif à son bannissement qu’il rédigea l’essentiel de
son œuvre.
2° Introduction à la pensée de Nicolas Machiavel ( 1469 - 1517)
Nicolas Machiavel est l’un des plus grands philosophes de tous les temps. Il
pense qu’il est vain de poser des valeurs au-dessus de l’être, car cela
reviendrait à dire qu’elles ne sont pas et si elles sont, cela signifie
évidemment qu’elles sont de l’être, qu’elles se déploient au-dedans de l’être,
c’est-à-dire dans le temporel.
L’être se déploie, se dévoile à mesure qu’il se cèle ou se voile. Toute vérité
se révèle sur fond de dissimulation, ne s’exprime par le langage qu’en
maintenant au cœur de celui-ci une réserve silencieuse. Toute énonciation
créatrice emmure dans la langue comme un silence tutélaire que d’autres grands
penseurs viendront réactiver. Mais l’être ne se déplie pas seulement comme un
jeu de révélation et de dissimulation, il se déploie aussi comme force.
Le plus grand penseur de l’être de la force est Aristote, que Nicolas Machiavel
connaissait bien et c’est pourquoi je voudrais vous présenter cette analyse
aristotélicienne de l’être de la force avant d’en venir à l’usage inédit qu’en
fit Machiavel.
La Re-naissance fut une rupture avec l’Antiquité, mais elle fut aussi, comme son
nom l’indique, une volonté de renouer avec la philosophie, avec ce mode de
pensée qui fut recouvert et négligé par le christianisme.
L’Aristote thomiste n’a que peu à voir avec l’Aristote que l’on commence à
redécouvrir.
Aristote est le penseur de l’être et s’il considère que l’être peut être énoncé
par les catégories du langage, il considère aussi qu’il a des manières de se
révéler qui sont extra-verbales, parmi elles le dévoilement (le vrai) en tant
qu’il repose sur un voilement tutélaire, sur une invisibilité soutenant en
secret toute manifestation visible, parmi elles, aussi, ce pli de l’être qui
nous intéresse ici au premier chef : celui de la force.
L’être de la force se divise à partir de soi dans la force d’informer,
d’apporter la forme et dans la force d’endurer cette transformation, de la
subir.
L’art du potier est inséparable de la qualité plastique de la glaise. L’action
de la force implique non seulement un savoir-faire, mais encore une qualité
intrinsèque de la « matière » sur laquelle elle s’applique.
Pour le dire en langage scolaire, la cause efficiente n’est pas la seule ; il y
a toujours aussi une cause matérielle. Sans cette force de subir la
transformation, rien ne serait transformé ; l’action tournerait à vide.
Toute force se scinde donc en force d’agir et de pâtir.
L’être de la force se déploie dans cette scission, mais il y a plus encore dans
l’analyse d’Aristote. Au cours de l’actualisation concrète de son art, le potier
court le risque de l’échec, des fautes ou des manquements dont sont victimes
ceux qui font quelque chose.
Celui qui n’apprend pas l’allemand ne commet pas de fautes en allemand, car les
fautes font partie de l’apprentissage effectif. C’est en cela, précise Aristote,
que le manque est inhérent à la force, mais c’est encore en un sens beaucoup
plus profond, à savoir que la force ou la puissance sont des aptitudes
nécessairement limitées.
Celui qui est bon en tout n’est bon en rien ; celui qui aime tout le monde
n’aime personne, etc.
La vraie puissance est limitée ; toute capacité créatrice a un domaine et qui
plus est existe en pouvant demeurer en retrait de soi, en pouvant se retenir.
Le champion de cent mètres est immobile, juste avant sa course, mais son
immobilité n’est pas la même que celle d’une vieille dame agenouillée pour une
prière lors d’un chemin de croix.
C’est pourquoi Aristote analyse l’être de la force en prenant soin au début du
Livre IX de la Métaphysique de conduire son analyse en dépassant la question du
mouvement.
Un potier qui dort, qui mange, se repose ou fait autre chose n’en conserve pas
moins son être-exercé, il demeure en puissance d’actualisations sans que sa
puissance ne doive s’actualiser tout le temps pour être, pour exister vraiment.
Cette capacité de retenue quand le moment n’est pas bon fait partie de l’essence
de la force et Machiavel, nous allons le voir, fera un usage remarquable de
cette dimension de la force qui se trouve à la base de tout pouvoir politique.
Le pouvoir est en effet un rapport de force.
3° Le républicanisme ontologique de Machiavel
Comme nous venons de le voir, toute force est inséparable d’un savoir-faire ;
elle est de l’être qui détient la puissance de réaliser quelque chose, mais qui
peut maintenir l’ actualisation dont il est capable en réserve.
C’est ce concept aristotélicien que Nicolas Machiavel reprend en politique.
La force politique est faite d’armes, de ressources physiques, mais elle est
faite aussi d’un savoir-faire, d’une prudence.
A la différence de la platitude idéologique de l’humanisme qui se contente de
mettre l’Homme à la place de Dieu, Machiavel pense l’action politique de l’homme
à partir de l’être. Pour lui, les deux ailes de l’oiseau politique sont la force
et la prudence ou comme on traduit en français, la force et la ruse. Elles sont
les moyens conjoints de l’action politique, autrement dit, toute politique digne
de ce nom se tient constamment dans le rapport entre ces deux dimensions
d’elle-même.
L’exercice du pouvoir a lieu dans des rapports de force ; il est toujours une
action sur une autre action.
C’est une force qui s’exerce sur une autre force ; c’est pourquoi une
authentique force politique ne peut dépendre d’une autre force : ni pour ses
armes, ni pour sa pensée !
Ceci conduisit Machiavel à exposer dans l’un des rapports qu’il rédigea en tant
que conseiller du pouvoir que Florence ferait mieux de s’appuyer sur ses propres
citoyens pour s’armer et penser : ne pas dépendre des armes du Roi de France et
ne pas aller chercher ses instructions ailleurs !
Si les citoyens de Florence veulent être libres, il faut qu’ils contribuent à
l’armement de la Cité, laquelle devrait apprendre à rouvrir « le temple du Dieu
Mars » et ne pas se laisser affaiblir par le dogmatisme chrétien qui fait de la
seule vie qui soit, la terrestre, un passage préparatoire à l’au-delà, à une
autre vie.
Je vous ai dit de Machiavel qu’il était, à la suite d’Aristote, un penseur de
l’être. Or, l’être n’est pas l’étant, n’est pas pensable à partir du présent.
L’être est du temps et celui-ci a deux dimensions qui ne se confondent jamais,
qui diffèrent en permanence l’une de l’autre : le passé et l’avenir.
Le temps est fait du passage du passé et de l’arrivée de l’avenir, mais comme
nous l’avions souligné lors de la lecture du très beau texte de Nietzsche « de
la vision et de l’énigme », l’éternité du passé et l’éternité de l’avenir ne se
confondent pas, mais se heurtent dans notre corps même.
Le passé est mort, nous ne pouvons rien y changer, tandis que l’avenir, de
n’être pas encore là, de n’être pas déjà arrivé, demeure modifiable. Nous ne
pouvons rien contre l’irrésistible orientation du temps. « On a beau dire, on a
beau faire, on rencontrera de moins en moins de gens qui ont connu Napoléon Ier
», disait Alphonse Allais et de plus, nous ne pouvons rien changer au passé.
L’action ne peut avoir de prise que sur l’avenir ; l’histoire ne peut se faire
qu’au futur antérieur.
L’action politique est temporelle et s’effectue à partir des corps que nous
sommes et qui sont dans le temps, qui sont de l’être, de l’inhumain donc…
C’est de là qu’on commence en philosophie, à partir somme toute du fait que nous
sommes des corps temporels, de la matière dominée par du temps qui, en
traversant nos corps, les active et les fait s’activer comme une épaisseur
plastique et versatile.
C’est depuis ce champ d’immanence, sans aucune illusion de transcendance, que le
regard théorique et pratique de Machiavel a pris son fabuleux élan.
Son regard est double, nous avons deux yeux, n’est-ce pas, comme Ulysse
triomphant du Cyclope, le monstre à l’œil unique. A la fin du chapitre IX de
l’Odyssée, Ulysse fait fond sur son impersonnalité collective pour vaincre la
force brutale et unilatérale du monstre. Mais passons sur ce mythe de la caverne
moins célèbre que celui de Platon, mais qui traite pourtant de la liberté
politique et me paraît présenter un grand intérêt pour qui voudrait relever les
traits spécifiques de notre vieille Europe. L’action d’Ulysse est collective
comme l’est toute action politique et de plus, a-t-elle lieu du sein d’une
situation désespérée. Comme l’était l’Italie au temps de Machiavel, penseur du
temps et penseur du même coup de l’une des plus grandes mutations de tous les
temps.
Il a écrit son oeuvre, répétons-le, à l’âge où la tradition médiévale
s’effondre, à l’âge où les théologiens ont déjà tué Dieu plus sûrement que ne le
fera Nietzsche et ce, dès qu’ils l’ont défini par la Toute-puissance et la
Toute-science.
Machiavel écrit à l’âge où le christianisme, ce « platonisme superstitieux et à
usage du vulgaire » dira Nietzsche, cet « opium » des malheureux, dira Marx dont
on a mal lu la formule, cette drogue ou ce divertissement au sens pascalien est
en train de céder la place à une vision athée du monde et de l’histoire.
Aujourd’hui, notre religion est télévisuelle et cinématographique, mais pour
l’instant, laissons cela et insistons sur ceci que Machiavel pense au cœur d’une
Italie menacée au-dedans d’elle-même par le passage du monde médiéval au monde
moderne et menacée du dehors par les puissances françaises, espagnoles et par
l’Empire germanique.
Que peut encore Florence dans un tel contexte ?
Voilà somme toute sa question : il part du constat que Florence hésite pour son
régime politique entre Principauté et République et que la tergiversation
perdure alors que les puissances étrangères avancent dans toute l’Italie. Le
Trafalgar italien a eu lieu en 1494 ; Florence a perdu et c’est à partir de cet
arrière-fond que Machiavel tranche : Le Prince a besoin de découvrir sa vraie
puissance et Machiavel situe celle-ci dans la multitude.
Le pouvoir du commandement ne trouve sa puissance ou son impuissance que dans la
qualité de l’obéissance qui lui est accordée. Un seul ou très peu commandent
tandis que c’est le plus grand nombre qui obéit. Mais ceux qui obéissent peuvent
résister, désobéir ou bien obéir mal, sans conviction.
Le coup de génie de Machiavel est là : le pouvoir peut bien venir d’en haut ; la
puissance vient de la multitude. Il tranche donc l’alternative en faveur de la
République et d’une conception créatrice et constructiviste de la politique.
Il faut créer du neuf ; seule la nouveauté peut avoir de l’avenir. La politique
n’est pas un destin ; l’histoire n’est jamais finie ; elle est temporelle, elle
est un lieu où la bifurcation est possible. Loin d’être une fatalité, l’histoire
est modifiable ; il est possible de se libérer du poids du passé.
Bref, l’homme politique est pensé par Machiavel comme inséparable de la
coexistence des autres hommes et de plus, cette situation est-elle le lieu d’une
liberté constitutive du vrai, laquelle a besoin d’une grammaire du temps.
Machiavel cite souvent en exemple de celle-ci Borgia qui a besoin des armes des
Français, de l’argent du Pape et qui fait durer autant qu’il le peut cette
situation inconfortable ; il amplifie ses moyens tandis que son ennemi tarde à
l’affronter.
La politique est un jeu tout en surface et en éclats, un jeu fait de ruses et de
cruautés parfois exemplaires, mais c’est aussi un art de la retenue silencieuse,
du retrait et de la conservation de sa puissance dans l’attente du « bon moment
».
Machiavel élabore une subjectivité de l’action politique qui ne doit rien aux
concepts du Moyen-âge et moins encore à ceux du Droit.
Le vouloir politique est entièrement impliqué dans la chose publique. Son idée
est que Florence est balayée par du neuf, mais que la faiblesse issue des
bouleversements qui l’affectent peut être transformée en force.
En France à cette même époque, l’Ancien Régime est solide, ses institutions sont
fortes et Machiavel les admire, mais il ne croit pas que le salut de Florence
puisse passer par l’imitation de la France qu’il considère comme étant trop
statique, trop figée.
L’avantage de Florence tient paradoxalement à la dynamique inhérente à sa propre
crise, à la nécessité où elle se trouve de recueillir les inventions du passé à
seule fin d’inventer l’avenir, de produire autre chose… Machiavel a inventé la
technologie politique en recherchant les moyens de surmonter la crise italienne
: pour ce faire, il analyse avec une lucidité sans pareille la puissance
française, la maîtrise du pouvoir monarchique sur l’aristocratie et sur
l’Eglise.
Mais il conclut pourtant que ce modèle n’est pas bon pour Florence, car, en
France, remarque-t-il, « les gens ont peur du roi ».
Cette puissance se heurtera sans doute à d’autres puissances, l’Angleterre ou
l’Allemagne, mais une puissance de résistance frontale n’est pas à la portée de
Florence. Il faut à l’Italie un acte de création politique, alors même que ses
Princes sont hors jeu. L’Italie est en un mot plus moderne que la France et
cependant beaucoup plus faible.
La France est à un stade institutionnel maximal ; elle est une monarchie
centralisée et contre un tel modèle, le génial Machiavel opte pour une
Constitution de la liberté. Au tout début du XVIème siècle, Machiavel joue la
République contre la Monarchie !
En août 1512, les Espagnols somment Florence d’abandonner son alliance avec la
France ; Soderini leur oppose un refus catégorique, mais Florence n’a pas de
ligne de défense.
Soderini est donc rapidement invité à quitter le pouvoir ; Medicis revient aux
affaires et dès le 10 novembre 1512, Machiavel se voit notifier son
bannissement.
C’est alors qu’il commence un ouvrage dont l’intitulé devait être « Le Livre des
Républiques », lequel sera transformé ultérieurement en « Discours sur la
première Décade de Tite-Live ». Le thème de ce livre, c’est « pouvoir et liberté
».
On découvre au moment où Machiavel s’est mis au travail qu’il existe à Florence
une conjuration républicaine et humaniste dirigée par Boscoli.
Le pouvoir pense que le philosophe y est pour quelque chose et c’est dans ce
contexte qu’il est arrêté et torturé, puis, je vous le disais en commençant, il
est amnistié par le Pape Léon X. Machiavel se retire alors à Sant’Andrea in
Percussina, près de San Casciano. Il est brisé et écrit par exemple « je suis
dressé à ne plus rien désirer avec passion » ou encore « je ne sais discourir
soie ou laine, seulement des chose de l’Etat ».
Il délaisse la rédaction de ses célèbres « Discorsi » et entreprend d’écrire un
opuscule « de Principatibus », soit étudie les Principautés, essaie de
comprendre comment on les acquiert, comment on les garde ou comment on les perd.
C’est ce texte que l’on a traduit en français sous le titre « Le Prince ».
Il s’agit d’une métaphysique de l’acte créateur en politique. Machiavel est
alors pauvre et déprimé ; il a besoin de travailler et écrit d’innombrables
lettres qui sont en vérité de brillantes analyses politiques destinées à prouver
auprès de ses correspondants qu’il mérite un emploi : il propose à son
correspondant Vettori de lui servir de « nègre ».
Il pleure sur lui-même et en même temps sur l’impuissance italienne au plan
quantitatif.
Il cherche quant à lui la règle du sursaut qualitatif. Le Prince est cette
différence ontologique méditée et inventée depuis une situation de repli et de
misère. Machiavel est limité par une réalité historique et objective qui lui est
entièrement défavorable ; il n’a pour seule force que son désespoir, qu’un sens
aigu du non-fondement des choses temporelles ; il n’a pour ressources que le
vide de son athéisme, que la foi en sa seule pensée et c’est ainsi qu’il va
sculpter le vide, sauter dans l’être et rédiger Le Prince qui n’est rien d’autre
qu’une recherche portant sur le principe ontologique de l’action politique, sur
le pouvoir en tant qu’il peut, qu’il est créatif et producteur, qu’il est en un
mot « constituant ».
Le cœur du pouvoir, Machiavel ne le situe pas dans le Droit ou dans les
Institutions, mais dans les gens, dans une qualité du collectif qu’il désigne
par le mot de « virtu ».
La « vertu » armée vaut mieux que les institutions.
Cette démonstration occupe les douze premiers chapitres du « Prince » tandis que
les chapitres XIII et XIV sont consacrés à la question de savoir comment armer
la vertu car « il n’y a point de bonnes lois là où il n’y a point de bonnes
armes ».
Pour qui donc doivent être ces armes destinées à la police interne et à la
politique externe ?
Qui doit les détenir ? Le Prince est un ouvrage qui me paraît pouvoir être lu
comme l’expression d’une volonté démonstrative cherchant à devenir volonté de
puissance.
Il y a dans ce texte l’expression d’une tragédie, comme une volonté d’assumer
l’histoire en la construisant selon plusieurs sens, dans un ordre prolixe. Il
veut en fait, comme le fera Spinoza, aller droit à la vérité, faire œuvre utile,
prendre sur soi toute la crise italienne et il précise pour ce faire les
qualités du dirigeant politique. Celui-ci ne peut être « bon » au milieu d’un
monde méchant ; il n’est bon que s’il maintient la puissance au sein d’un jeu
temporel dont les variables sont multiples. Il est peut-être bien d’être aimé,
mais en politique, « il est plus sûr d’être craint que d’être aimé ».
La politique est une action sur des actions, une action dont les moyens sont au
nombre de deux, la force et la ruse.
Il y a deux manières de combattre : avec des lois, manière humaine, mais aussi
avec de la force brutale, moyen animal, bestial. Il faut les deux ainsi que cela
s’éclaire dans l’une des plus profondes pensées de Pascal : « Justice, force. -
Il est juste que ce qui est juste soit suivi, il est nécessaire que ce qui est
le plus fort soit suivi. »…
Une justice sans force est impuissante et donc n’est pas la justice, mais une
force sans justice n’est que tyrannie. « Il faut donc mettre ensemble la justice
et la force, poursuit Pascal, » : Machiavel ne dit pas autre chose !
Une loi sans force ne saurait être une bonne loi et Machiavel de rappeler qu’en
mythologie c’est le Centaure Chiron qui fut l’éducateur d’Achille.
En politique, n’en déplaise aux belles âmes de l’humanisme, il faut être
mi-homme, mi-bête.
Les deux dimensions sont conjointes ; l’une sans l’autre ne donnerait rien de
durable.
Il faut être renard pour connaître les pièges et lion pour effrayer les loups.
Le Prince ne doit pas avoir de foi, mais se servir de la religion ; il faut
qu’il sache simuler et dissimuler. Il lui faut un esprit variable, capable de
prendre le vent.
C’est ce type de vertu qui construit le monde et Machiavel n’hésite donc pas, en
construisant la figure du Prince, à esquisser l’idée que Nietzsche reprendra, à
savoir que le neuf doit avancer masqué. Poursuivant sur son élan, il va jusqu’à
dire que la puissance existe en Italie, mais que les Princes italiens ont perdu
la partie à cause de leur paresse.
Il n’y a pas de politique morale, mais comme le redira Julien Freund dans son
magnifique ouvrage « l’essence du politique », il y a une morale du politique.
En politique, il faut gagner. Il a manqué à l’Italie des chefs capables de
trouver les failles des autres armées et de les exploiter. Chacun, dira-t-il, a
la nausée devant l’occupation étrangère : mais y aura-t-il une Maison d’Italie
capable d’y mettre fin ? C’est cela aussi la question du Prince.
Au fond, la multitude est là, capable d’obéir, mais où trouver le commandement ?
A ce stade de son analyse, il est d’ailleurs remarquable que Machiavel mette
terme à sa fréquentation des Anciens, à ses « grands hommes de l’histoire qu’il
convoque à sa table de travail, revêtu de ses habits de pourpre » pour endosser
son costume de courtisan et expliquer aux « princes » possibles qui connaissent
le peuple d’en haut que lui, homme du peuple, connaît les princes d’en bas.
Au fond, l’analyse du Prince est d’un radicalisme et d’une nouveauté extrêmes :
le sujet collectif est là, c’est le peuple, c’est la multitude, mais cette
puissance collective, cet absolu de toute politique n’a pas de leader et subit
le poids du constitué, du juridique, de l’administratif, de la corruption…
Machiavel essaie donc à partir de cette donnée d’inventer un schème d’action. Sa
question est en somme : comment agir sur le temps en étant soi-même à
l’intérieur du temps ? Le temps n’est pas une forme de notre intuition, mais du
dehors qui est en nous, qui nous passe comme l’eau le fait du café. Cette
position ontologique d’une grande fermeté conduit Machiavel à donner du contenu
à une espérance politique : il ne s’agit pas d’une utopie ou d’un mythe, mais
d’un désir réalisable, d’une volonté d’agencement concret.
Le Prince rédigé, autrement dit le principe de l’action politique se trouvant
conçu, Machiavel se remet à la rédaction des « Discours » et tente de situer le
principe qu’il vient d’élaborer dans le corps des Républiques ; il essaie sur
cette base de lui donner vie.
En résumé, on pourrait dire que Machiavel met son prince au service de la
République.
C’est sans doute le seul point où dans le dialogue de sourds que Platon a mis en
scène en opposant Calliclès à Socrate, Machiavel eût donné raison à celui-ci.
Nous aimerions à ce propos vous faire remarquer au passage que Platon est moins
naïf que ne le croient ceux qui estiment que sa pensée est toujours celle de
Socrate. Au début de la République, c’est un rapport de force physique et
exprimé comme tel qui contraint Socrate à interrompre sa promenade pour aller
discourir sur la justice dans la maison de Céphale, marchand d’armes à la
retraite Le Gorgias ne met pas en scène la seule « vérité » socratique, mais un
dialogue de sourds Calliclès-Socrate…
Le politique a des moyens dont la fin, dont le but est à situer dans la
collectivité et non dans l’ambition égoïste du commandant ; c’est une des
raisons pour laquelle Michel Foucault put dire que le pouvoir vient d’ « en bas
».
Machiavel ne lit pas l’histoire pour la répéter, mais pour la modifier, pour en
changer le cours.
On connaît le cycle que forment les trois bonnes et les trois mauvaises
constitutions selon Aristote : la « principauté » se dégrade en tyrannie,
laquelle se restaure en aristocratie, en pouvoir collégial, lequel à son tour se
re-dégrade en oligarchie, laquelle se corrige par la démocratie qui, à son tour,
s’effondre en anarchie… C’est au fond ce cycle ou ce cercle pessimiste que
Machiavel veut briser.
Rome, par sa constitution mixte, si remarquablement analysée par Polybe -
empereur, sénat et tribuns- était parvenue à comprendre et à intégrer
politiquement la compréhension que les peuples ignorants sont capables de
vérités politiques et qu’ils sont en ultime instance les gardiens de la liberté.
Mais il faut pour cela des peuples ayant de la religion une conception
collective et publique.
Là où il y a de la religion au sens de vertu collective, on peut introduire des
armes, mais là où il y a d’abord des armes, on ne peut plus introduire de la
religion. C’est trop tard.
Un peuple corrompu qui devient libre ne pourra pas garder sa liberté .
La clé de la puissance du pouvoir est donc située par Machiavel dans le peuple.
Pour le dire d’une manière brutalement moderne, la vérité du Prince est dans la
démocratie et si une Principauté veut vivre, veut durer, il lui faut revenir en
permanence à ce Principe absolu de la politique.
C’est ce savoir qui valut à Quintus Fabius le surnom de Maximus, nom dans le
film de Scott du général devenu esclave, esclave devenu gladiateur et gladiateur
devenu capable avec l’appui de la foule d’ôter le pouvoir à l’Empereur pour le
restituer au Sénat qui dans la conception représentative que s’en donne le
sénateur « est » le peuple. Se jouant sur sa frontière, lieu de sa limite
spatiale qui repousse le dehors sans jamais le maîtriser ( « Il y a toujours
quelqu’un à combattre »), Rome effectue un formidable retour sur soi dont
Maximus est le héros victorieux : il est celui dont la vertu trace la courbe
rentrante qui permet à Rome de renouer avec la véritable force de son pouvoir
constituant.
Il est remarquable qu’à l’instar de tant de héros des films américains ( je
songe à la version des Incorruptibles où Eliot Ness dit à la fin, apprenant que
la prohibition est abolie : « Je vais aller boire un verre » ), ce soit sur la
vertu de l’ « inspecteur Harry » ou de « Rambo » ou encore sur celle des
innombrables agents manipulés par la CIA comme dans « Scorpio » de Michael
Winner, par le FBI comme dans « US Marshall », ou même par les services secrets
de l’ONU comme dans « l’art de la guerre », que la société américaine maintient,
malgré tout, sa cohésion…
Elle prend continûment appui sur une violence extrême et juste.
Ce qu’il y a d’étonnant dans Gladiator, c’est que la force sauvage peut être
juste et que la violence du cirque de Rome ne s’y trouve pas discrédité au nom
d’une non-violence, au nom de la Cité de Dieu, au nom donc de l’innocence
chrétienne et de son angélisme supposé, mais au contraire louée comme elle l’est
par le cinéma américain qui, religion mondiale d’aujourd’hui, véhicule avec une
grande efficacité martiale une religion guerrière de type romain et païen et se
retrouve assez mal dans la douce douceur des chrétiens de « Quo vadis ? » ou de
ceux qui sont montrés dans « Les derniers jours du Pompei » de Sergio Leone.
C’est une position très à la Machiavel qui circule dans le cinéma américain :
une pensée désireuse d’une religion violente, d’une vertu armée et sauvage , qui
renoue avec l’Ouest cruel et fondateur. « Mort ou vif », s’est écrié le
Président Bush, mais « nous aurons la peau de Ben Laden » !
Le cinéma américain « réalise » ce que Machiavel a préconisé au plan de la
politique religieuse et s’écarte, malgré quelques dénégations, d’un Dieu dont la
bonté serait pacifique et non-violente.
Bref, il me semble que cette excellente reconstruction historique de la Rome
antique est un magnifique portrait des Etats-Unis d’aujourd’hui. L’un des
personnages les plus beaux étant d’ailleurs l’esclave noir qui croit en une
autre vie, qui croit que Maximus reverra ses enfants, mais il le convainc par un
« pas encore » qui résonne magnifiquement tout au long de la progression du film
d’aller jusqu’au bout de ce qu’il peut.
La croyance chrétienne est un moyen de la politique ici-bas ; elle doit servir
la lutte politique, être utilisée au service des gens, de la vérité de l’être
qui est polémique avant d’être pacifique, guerrier avant d’être éthique.
La guerre est ontologiquement supérieure à la paix qui, quant à elle, est
éthiquement supérieure à la guerre. Celle-ci vient avant la paix, car pour faire
la guerre, il suffit de l’intention hostile d’un seul, tandis que, pour faire la
paix, il faut être deux et de surcroît, ne peut-on la conclure qu’avec son
ennemi.
Il faut intérioriser cette vérité ontologique avant de faire de la politique,
c’est-à-dire avoir la volonté de ne pas subir l’histoire, mais de la faire et
ce, malgré une crise endémique, malgré le poids de l’inertie héritée du passé.
Le sursaut créatif dont Machiavel a pensé que l’Italie avait besoin, il l’a
somme toute découvert dans la dictature romaine. N’est-ce pas à quelque chose de
ce genre que Gladiator en appelle ? Mais au-delà de ce parallèle osé et
peut-être futile, j’en reviens à l’idée-force de Machiavel : si le peuple est
armé, il ne craint pas la dictature ! En fait, l’idée de Machiavel est que
l’arme de la République, c’est le peuple ; sa conviction est au fond que c’est
le peuple qui en politique est le plus sage...
Nous croyons toucher ici à l’une des sources et peut-être même à la vraie source
de la haine dont la philosophie de Machiavel fut l’objet : il a découvert que le
pouvoir du « Prince » repose sur la puissance du peuple, de la plèbe ou, comme
il disait, suivant un terme qui sera aussi celui de Spinoza, sur la multitude.
Celle-ci est le principe constituant si elle est animée, traversée par la «
virtu », si elle a le sens du bien commun où réside la grandeur de toute cité.
Or, pour Machiavel, c’est très clair, la religion chrétienne permet la tyrannie,
parce qu’elle étouffe l’esprit civique au profit d’une Cité céleste.
Il lui préfère donc la religion antique qui avait le sens de la férocité
collective : elle savait rendre les hommes courageux et violents , tandis que le
christianisme ne loue que les pauvres et les contemplatifs. Laisser faire le
christianisme et le monde aura tôt fait d’être désarmé et efféminé. Machiavel
sur ce point anticipe Nietzsche et sa haine du ciel.
Quand l’empereur Commode, assassin de son père Marc Aurèle, découvre le courage
triomphant de Maximus, il s’interroge : est-ce la réincarnation d’Hercule, le
héros grec qui fit reculer la royauté ou Hector, le roi troyen vaincu par
Achille ?
Le fond de l’affaire est que Machiavel a pensé qu’il fallait à l’Italie une
religion de Mars, une religion exaltant le courage collectif et nullement une
religion du salut individuel, car l’histoire dont les hommes doivent inventer
l’avenir est du temps mêlé à un corps collectif fait des générations humaines.
L’existence humaine est d’abord une coexistence : l’homme est un être-avec.
C’est cela l’ « existential premier » pourrait-on dire en parlant comme
Heidegger ; l’être humain est un impersonnel collectif, comme le raconte
l’histoire d’Ulysse et du Cyclope ; il est une singularité plurielle avant de
s’imaginer être un individu, un « indivisible », une sorte de Robinson ou de
self made man.
L’idée de définir un homme par son Moi est une idée courte et fausse. La
subjectivation de soi passe toujours par un modèle collectif ; les identités
sont toutes trans-individuelles ; on y adhère, mais pas complètement.
Etre un Wallon ou un Basque, être une unité fermée et totalement close n’ est
rien qu’une triste illusion. Notre vie est plus riche, plus intense, on peut
adhérer à plusieurs identités à la fois, être plusieurs personnes comme le
montrent la vie et l’œuvre extraordinaire de Fernando Pessoa ou le délire de
l’ultime pensée de Nietzsche…
Seule cette « virtu » énergique et plurielle, impersonnelle et collective peut
rendre les armes puissantes ; seule la « virtu » , dit encore Machiavel, permet
de trouver de l’or par l’usage des armes.
L’or situé au départ ne pourrait procurer que des mercenaires, soldats peu
fiables. La « virtu » est coexistentielle ; elle est le sens du collectif
présent en chacun et qui en vérité est en nous en tant, dit encore Heidegger à
la suite d’Aristote, que « parler nous est naturel », que nous parlons tout le
temps, en rêve ou même lorsque nous nous taisons.
La découverte fondamentale de Machiavel est que la « virtu », qualité première
du pouvoir constituant est une voie praticable.
La solution théorique est donc là, mais elle ne résout pas le problème italien,
loin s’en faut.
Il y a chez Machiavel une sorte d’héroïsme de la clairvoyance qui le conduisit à
penser que le sens de l’histoire devait se faire en totale rupture avec les
paradigmes de l’Antiquité et ce, au profit du pouvoir absolu de la démocratie
comme politique et non de la démocratie comme système juridique.
Le pouvoir constituant ne vient ni des contrats, ni des coutumes et n’a
strictement rien à voir avec cette inconsistante manière de vivoter où se répète
le rassurant mensonge selon lequel « la liberté de chacun s’arrêterait où
commence celle des autres » et pieuses fadaises de même farine.( Nous croyons
que nous aurions intérêt sur cette question fondamentale à relire la « Lettre
sur l’Humanisme » de Heidegger.
Le pouvoir constituant est en somme une intensité qui refait surface.
Mobby Dick est l’un des grands romans de l’intensité et du film tiré de ce
chef-d’œuvre de Melville, nous nous rappellerons la formule du marin expliquant
que « les hommes d’Achab préfèreraient être fouettés par lui plutôt que fait
chevaliers par la reine d’Angleterre. »
Il y a de cela aussi dans un autre film beaucoup plus récent, « Le Patriote » de
Roland Emmerich qui traite de la révolution américaine et touche par bien des
aspects à cette vertu venue de Machiavel et qui est au cœur de la révolution
américaine ainsi que je vais essayer de vous le démontrer.
Bref, la démocratie communautaire à laquelle Machiavel en appelle est
républicaine.
La « vertu » doit avoir une prudence d’autant plus grande qu’elle doit demeurer
chez elle au milieu de l’archipel des passions humaines, des hommes tels qu’ils
sont et qu’il ne s’agit pas de rêver sur le thème rousseauiste : « les peuples
heureux n’ont pas d’histoires », car voilà, il n’y a pas de peuples heureux.
L’Absolu que cherche Machiavel n’a pas pris pour modèle l’Etat absolutiste
français et peut-être y a-t-il là une raison de la haine qui lui fut vouée pour
avoir essayé d’unir la liberté et la démocratie en un bloc de pure puissance.
Pour Machiavel, l’ennemi de la « virtu » est -, sur ce point il anticipe Marx,-
dans l’accumulation des richesses, dans la « fortuna », tandis que sa question
est plutôt : comment accumuler la vertu ?
Sans faire d’anachronisme, on peut dire en tous cas qu’il annonce la Réforme en
ceci qu’il voit dans la fortune une sorte de perversion sociale qui requiert
d’être bloquée, d’être vaincue par la vertu qui de son point de vue peut aller
jusqu’à prendre la figure de la conjuration s’il s’agit de vaincre un régime
tyrannique…
L’idée de Machiavel est donc qu’une république démocratique est le meilleur des
régimes, qu’il est celui qui peut vivre le plus longtemps dès qu’il se fonde sur
la liberté collective ou la liberté coexistentielle de l’être, laquelle vit au
milieu des passions, mais peut devenir puissance en devenant action libre. Le
problème de Machiavel est déjà celui que posera Spinoza avec la plus
incomparable des rigueurs : comment transformer la passion en action ?
Le dispositif de la liberté prend naissance dans les passions ; ce sont elles le
matériau vivant du pouvoir de liberté que Machiavel a tenté d’établir alors que
la désunion était partout. Il ne s’agit pas de recouvrir la désunion par un
slogan, de la recouvrir par un voile idéologique.
«Il faut » se défier des unifications de mauvaise foi,« il faut » chercher
l’union par la vertu et ne pas donner à la tyrannie des alibis. « Il faut » un
gouvernement dont le cœur soit démocratique.
Délaissant alors le modèle strictement militaire, Machiavel se pose la question
de l’Ordre politique, de la forme qu’il doit prendre si le politique ne doit pas
s’y retrouver jugulé par le constitué, mais maintenir en activité l’ouverture de
l’avenir.
Machiavel, avons nous dit, annonce la Réforme, mais à cette différence près
qu’il ne croit pas en la transcendance et que c’est le point majeur qui l’oppose
à Savonarole, le moine florentin.
Il reproche à cet agitateur son manque de capacité constituante, il lui reproche
son transcendantalisme, son usage purement machiavélique de la religion.
Savonarole n’adhère pas à la réalité de l’être et donc il ne construira rien.
La politique a besoin de l’ontologie philosophique et critique ; elle peut par
contre aisément se passer des mensonges humanistes.
Le texte le plus éclairant sur la méthode de Machiavel est sans aucun doute la «
Préface des Histoires florentines ». Jusqu’à ce texte, l’histoire a toujours été
écrite sans prendre en compte les discordes civiles, les inimitiés internes, les
haines personnelles, les jalousies et tous les effets qui en découlent. Elle s’
est écrite bloc contre bloc, les nobles contre la plèbe comme on l’a fait pour
Athènes ou Rome, mais pour Florence, cette démarche-là lui semble inadéquate car
les conflits de cette ville ont toujours été d’une extrême multiplicité ; ils
sont toujours partis dans tous les sens.
C’est cela, pour Machiavel, la spécificité, la « grandeur » de Florence, peut-on
dire.
Il faut écrire dans le détail pour saisir comment la désunion agit et ainsi
capter sur le vif l’antagonisme tutélaire qui habite et anime toute société, car
chacune ne vit qu’en conflit ou à tout le moins qu’en crise avec elle-même.
Partie V
RECHERCHES SUR LES SOURCES DE LA REVOLUTION AMERICAINE
( SUITE )
4° Remarques générales sur la création littéraire de Machiavel
Au départ de son projet, Machiavel avait donc cru possible d’écrire ses «
Histoires florentines » en prenant pour point de départ 1434, le retour de Cosme
Médicis, mais il semble avoir constaté que les histoires existantes de Bruni et
de Bracciolini n’avaient pas suffisamment pris en compte la multiplicité des
dissensions.
C’est pourquoi il semble certain pour un grand connaisseur de Machiavel tel
qu’Antonio Negri que les chapitres de I à IV des « Histoires florentines » ont
été écrits après ceux qui vont de V à VIII, lesquels sont une recherche orientée
vers l’ équilibre politique possible de Florence constamment entravé par la
papauté.
Selon Machiavel, c’est très clairement la papauté qui a maintenu l’Italie à la
fois désunie et infirme. Aussi, son analyse de l’impossible conjonction de la
noblesse et du petit peuple fait-elle apparaître la rupture elle-même comme
constitutive pour Florence du seul avenir qui lui soit demeuré ouvert : c’est,
pourrait-on dire parce qu’elle rate, que l’histoire repart en prenant une autre
orientation ! L’œuvre de Machiavel dégage au fondement de l’histoire un
véritable principe d’inquiétude.
Principe qui, pour Machiavel lui-même, a pris la simple forme d’une capacité à
transformer ses larmes en rires. La « Virtu » bloquée par la réalité historique
a été changée par Machiavel en « virtu » comique ; il eut la force de
métamorphoser sa défaite politique et humaine en une sorte de gaieté critique.
Les aventures de Circé dans « L’âne d’or » sont proches de l’esprit du grand
Rabelais et de même dans « Le Capitolo de la Fortuna », fait-il de la fortune
une qualité furieuse, rageuse, lâche et vieille c’est-à-dire le contraire
sinistre de la «vertu » qui est jeune, pauvre certes, mais insolente et belle.
Machiavel, par son théâtre, ne construit rien de politiquement très efficace,
mais c’est la voie qu’il a trouvé pour résister du fond de sa disgrâce et somme
toute se moquer de sa propre défaite.
Son chef-d’œuvre littéraire est sans doute « La Mandragore », expression d’une
conception du désir affirmative et constructive !
Il serait injuste de ne pas signaler, malgré tout, un essai de philosophie
politique proprement dite qui, sous le titre « l’art de la guerre » explicite
des manières de combattre que l’on retrouve aujourd’hui dans le manuel de
l’armée suisse largement cité et analysé dans le remarquable ouvrage de Carl
Schmitt : « Théorie du partisan ».
Que vous dire encore, sinon, en résumé, que selon Machiavel, l’Italie de son
temps ne méritait sa défaite et le mépris où elle était tenue qu’en raison de
l’incurie de ses dirigeants et nullement par la faute du peuple et de sa langue
encore en gestation, l’italien.
Machiavel en fut en effet l’un des plus ardents et des plus géniaux défenseurs
5° La réception de la pensée de Machiavel par James Harrington
Ce grand philosophe, capable de voir l’avenir dans la crise, capable de saisir
combien le Droit n’est rien qu’une technique qui, politiquement peut s’avérer
néfaste, capable aussi d’une lucidité qui demeure comme la vérité que nous
refoulons, a été étudié en France très à fond. Il a été lu et compris par
exemples par Bodin en 1576 ou Naudé en 1639, et il a été rejeté et maudit parce
qu’il avait été compris !
La culture française a délibérément choisi de déformer Machiavel et d’inventer
l’adjectif abject de « machiavélique », qui demeure dans notre langue une trace
de son infamie politique.
Les choses se sont passées tout autrement en Angleterre.
Outre-Manche, Machiavel a été accepté et utilisé dans sa dimension
révolutionnaire pour soumettre le modèle monarchique à une critique impitoyable.
Le grand texte anglais est à cet égard « The Commonwealth of Oceana », publié en
1656, alors que le roi a été décapité par le peuple en armes en 1648, soit par
un peuple vertueux au sens de Machiavel. L’idée- maîtresse de James Harrington
est que la bonne constitution doit être un équilibre entre le monarchique (le
Un), le petit nombre et le plus grand nombre.
Les pouvoirs doivent être contre-balancés entre eux par des mécanismes de
propriété.
C’est un discours d’un grand pragmatisme : il confronte la liberté aux
conditions matérielles de son exercice. Il ne s’agit pas d’une utopie de
résistance, mais d’une révolution « réelle », et pas seulement formelle au sens
juridique.
C’est une révolution qui « imbrique » l’un en l’autre le politique et
l’économique. James Harrington a pris Machiavel au sérieux et s’en est servi
comme d’un outil de transformation politique ;
il est parti de l’idée qu’il y a « corruption » au sens ontologique, et non au
sens moral ou juridique, là où il n’y a pas de vertu en armes s’opposant à la
fortune.
Les armes sont en l’occurrence la possession de la terre ; la base du véritable
pouvoir est ainsi située par Harrington dans la loi agraire.
C’est par là, dit-il, qu’on donne une forme divine à la matière de la
coexistence humaine.
Il a donc avancé l’idée que le peuple doit toujours posséder plus de 5O% des
terres, soit au moins 51 %.
La possession des terres, richesse agricole, fut à ses yeux le seul moyen
d’empêcher le sur-pouvoir aristocratique : c’est ainsi que l’empire pourrait
devenir une vraie république, une richesse commune, un « Commonwealth ».
Le glaive du peuple n’est pas l’étrange transcendance juridique du Léviathan de
Hobbes, c’est la milice, c’est une force armée et physique dont la forme réside
dans la loi agraire et nulle part ailleurs. C’est elle la base matérielle de la
liberté, laquelle se maintient par une rotation électorale du pouvoir au niveau
super-structurel , pourrait-on dire en usant d’une terminologie marxiste. Cette
rotation du pouvoir politique prend chez cet auteur la figure d’une balance ou
d’un équilibre entre trois pouvoirs : le Sénat propose, le Peuple décide et les
Magistrats exécutent, le tout donc sur une base constitutionnelle qui est la loi
agraire.
Le dispositif juridique n’est pas un Universel abstrait avec des prétentions à
l’autonomie, c’est un dispositif fondé sur l’imagination collective du peuple,
sur sa « fancy ». Le peuple est le matériau de la République ; ce ne sont pas
ses Lois. C’est un combat politique anti-juridique et anti-théologique. Cette
loi agraire complétée par un principe de rotation électorale apparaît comme un
véritable contre-pouvoir en acte : c’est une démocratie populaire fondée sur
l’idée que l’on ne peut transférer le pouvoir du peuple hors du peuple.
C’est dans le peuple que se tient la justice et l’intérêt public. Ce n’est pas
dans L’Etat, ni dans les positions hiérarchiques de l’Eglise. Vox populi, vox
Dei : voilà le cri de guerre de James Harrington qui fait du droit de résistance
un droit sacré, autrement dit de la désobéissance un droit fondamental. La
philosophie de James Harrington est une philosophie politique démocratique très
supérieure à celle de Hobbes : il ne s’agit pas de fixer ou de figer une fois
pour toutes l’orientation d’un rapport de force établi, mais de fabriquer
continûment du pouvoir politique.
Ici aussi, on trouvera la plus haute intensité métaphysique jamais donnée à
cette question chez Spinoza.
C’est la volonté de puissance de la multitude qui doit devenir la machine du
pouvoir constitué, lui conférer sa vie politique. En 1658, à la mort du Lord
Protecteur, James Harrington, toujours en conformité avec Machiavel, croit le
moment venu pour passer de la théorie à la pratique, mais son action échouera.
En 1661, Charles II devient roi et surtout la société s’industrialise et déplace
la richesse de la terre vers la richesse du capital industriel.
James Harrington est vaincu car le corps social n’est plus la terre, mais
l’argent. Vaincu, il est enfermé à la Tour de Londres en 1661.
Il demeure que son œuvre et en particulier un autre de ses écrits intitulé « the
Art of Lawgiving » constitue une grande et profonde recherche, d’un modernisme
inouï, sur la question de savoir ce que peut être un gouvernement juste à la
différence d’un gouvernement injuste.
Sa réponse est que l’injustice est de mettre le pouvoir aux mains du Droit, car
la vraie justice est dans le rapport de force politique. Et le dominant doit se
garder d’ « instrumentaliser » le droit pour fixer une orientation passagère du
rapport de force.
Il faut permettre en permanence les modifications pacifiques de la
superstructure. Sur ce point, nous nous devons d’attirer votre attention sur ce
qui s’est fait en Belgique par le passage voici 22 ans d’un Etat national
centralisé à un Etat fédéral d’une grande complexité : il ne me paraît pas
qu’une telle mutation serait possible en France sans de grandes violences.
Selon Harrington donc, la justice politique est dans la société, non dans l’Etat
: la puissance du social est à ses yeux le vrai référent ; c’est là que le vrai
pouvoir est en latence et c’est là que la position de Harrington a survécu à sa
défaite comme le fit chez nous Spinoza contre Descartes, Spinoza le modèle de
Schelling, le plus grand des penseurs allemands de la liberté.
Pour l’heure, ce qui nous paraît important est de souligner que cette
possibilité constituante de reconstruction et de transformation de la société a
bel et bien traversé l’Atlantique et est allée s’implanter dans les espaces
vierges de l’Amérique coloniale.
L’ORIGINALITE CONSTITUANTE DE LA REVOLUTION AMERICAINE
1° La Déclaration d’Indépendance
La position de James Harrington a vécu avec une force extrême chez les
révolutionnaires américains qui ont repris la lutte contre la constitution
anglaise identifiée par eux à la « Corruption ».
Liberté contre fortune, vertu contre corruption, c’est du Machiavel, du
Républicanisme machiavélien que l’on trouve au fondement de la Déclaration
d’indépendance .
La démocratie est en rupture avec l’institution juridique et l’idéologie des
contrats.
La démocratie est dans la multitude en mouvement, elle n’est pas dans le droit ;
elle est davantage dans la vertu armée de la milice, dans la violence juste dont
le cinéma américain ne cesse de continuer l’éloge et dont Gladiator me paraît
constituer l’un des plus beaux fleurons.
La violence aux Etats-Unis n’est pas déniée ; elle est politiquement affirmée
comme Justice.
C’est en un sens cette philosophie politique qui apparaît aux fondements de leur
hégémonie mondiale !
Leur pouvoir constituant est fondé sur l’expansion spatiale et donc est en
rupture avec l’analyse de la succession temporelle des régimes. Le peuple n’est
pas perçu comme la base d’une pyramide, mais comme un tout en action : le
citoyen politique, c’est celui qui parcourt de grands espaces, se les approprie
et les conduit vers une unité fédérale.
Edmund Burke les décrivait comme des « Tartares anglais », comme un peuple
actif, dynamique et indomptable. C’est un pouvoir basé sur le droit des
individus à s’approprier des terres ; c’est du James Harrington concret : le
problème ne porte pas sur les expropriés, mais sur l’établissement des relations
entre les appropriateurs.
C’est le Nouveau Monde dans sa naissance politique armée : c’est l’avènement
d’une nation, d’une seconde nature !
Ce sont Thomas Paine et Jefferson qui en sont les théoriciens : « Le Sens Commun
»1776 du premier fait des « Etats-Unis » la « terre promise » et de la cause
américaine la cause de l’humanité elle-même. Il y défend l’idée que la société
est capable de s’autoréguler si elle n’est pas soumise à des règles étrangères,
mais à ses propres principes, lesquels sont ceux de la Bible et d’une rotation
du pouvoir ! Thomas Jefferson n’est pas en reste : l’autonomie politique du
peuple précède la constitution juridique; autrement dit le Tartare fonde son
droit politique avant son enregistrement juridique.
Pour Jefferson, toute légitimité gouvernementale est massivement fondée sur la
souveraineté populaire, sur le consentement démocratique direct.
C’est ce qui donne à la Déclaration d’Indépendance son implacable et majestueuse
beauté.
Cet écrit magnifique est composé de quatre parties qui se justifient l’une
l’autre dans une argumentation circulaire :
1° Définition des Droits fondamentaux
2° Dénonciation des injustices de la Couronne envers les colonies
3° Argumentation rhétorique sur la bonne foi du peuple américain
4° Déclaration formelle d’indépendance
« Nous tenons pour évidentes par elles-mêmes les vérités suivantes : tous les
hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits
inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche
du bonheur.
Les gouvernements sont établis parmi les hommes pour garantir ces droits, et
leur juste pouvoir émane du consentement des gouvernés.
Toutes les fois qu’une forme de gouvernement devient destructive de ce but, le
peuple a le droit de la changer ou de l’abolir, et d’établir un nouveau
gouvernement, en le fondant sur les principes et en l’organisant dans la forme
qui lui paraîtront les plus propres à lui donner la sûreté et le bonheur. »
Six droits s’en dégagent : vie, liberté, recherche du bonheur, gouvernement
démocratique issu du consentement populaire, résistance et révolution,
expression du pouvoir constituant.
La partie 2 relève 27 injustices de l’Angleterre contre ces droits fondamentaux
: la vie ne doit pas être exposée aux invasions du dehors ni aux convulsions du
dedans.
Quant au droit à la liberté, les peuples doivent avoir le droit d’instituer un
pouvoir judiciaire indépendant de la volonté exclusive du souverain et qui sera
exercé par des jurys libres agissant sur le territoire national, le droit de
contrôler leur administration, d’éviter la bureaucratie et les gaspillages, la
soumission enfin du pouvoir militaire au pouvoir civil.
Le droit au bonheur, c’est la liberté du commerce et les politiques sociales.
A la résistance révolutionnaire, on ne recourt qu’après avoir épuisé tous les
possibilités légales : les Américains ont essayé de convaincre la Couronne,
c’est leur bonne foi.
Les Anglais les ont mis devant un chemin qu’ils ont été les seuls à parcourir et
ils ont tenté de le faire par un accord contractuel entre les Etats
indépendants.
Le pouvoir constituant américain s’est coupé négativement de l’Angleterre et
s’est instauré positivement comme frontière de la liberté, soit comme un espace
animé par la liberté démocratique de tout un peuple. Il s’agit d’un même trait
de la fondation d’un Etat, d’une nation, d’un espace et d’une société politique.
Rien dans l’histoire n’a jamais eu une telle radicalité politique : la frontière
est toujours au-delà de la frontière !
C’est par ce mouvement expansif que la démocratie américaine réalise son
programme ou plus précisément son projet qui n’est pas sans nous revenir
aujourd’hui sous sa forme « mondialisée ».
Ce qu’il faut comprendre, c’est l’innovation américaine : elle ne vient de rien,
sauf de ce rien sculpté par Machiavel le maudit et appliqué dans l’échec par
James Harrington.
La liberté y est une force en expansion ; leur frontière externe un obstacle à
franchir, leur cohésion interne une association politique d’hommes libres.
2° Les deux têtes de la souveraineté : Déclaration et Constitution
Le problème post-révolutionnaire va venir des deux têtes constituant toute
souveraineté :
le politique et l’organisation juridique !
La rédaction de la Constitution , soit d’une machine juridique venant doubler la
machine politique, fut ainsi le lieu de tous les dangers.
Comment maintenir l’Union de la Confédération d’Etats concurrents ?
Comment contrer le risque du despotisme, réponse classique à la désagrégation ?
Il faut, contenu du numéro 6 du Journal « The Federalist », inventer une
autorité supérieure, supra-nationale.
Trouver un moyen pour maintenir en vie les gouvernements des Etats particuliers
et en même temps donner une énergie suffisante au gouvernement central.
La contradiction ne saurait être réellement dépassée : il faut donc se résoudre
à la faire fonctionner. C’est James Madison qui fut le principal inventeur de
cette médiation juridique qui nous semble si étrange. Ce grand rédacteur du «
Federalist », Républicain convaincu, a compris que la démocratie politique ne
pouvait suffire, qu’il « fallait » diviser les pouvoirs par des mécanismes de
représentation au sein d’une constitution, lesquels, inéluctablement, c’est la
limite du Droit, transforment le pouvoir constituant en un simple élément du
constitué. Le pouvoir Fédéral doit pouvoir disposer d’une armée, les armes
devenir un monopole du pouvoir central…( exit donc les milices) et il en ira de
même pour la levée des impôts !
Armée centrale, taxation centrale : la démocratie politique devient du
républicanisme juridique : le législatif est séparé en deux pouvoirs destinés à
se contrebalancer.
La révolution des individus devient un accord entre des individus juridiques.
La puissance politique cède devant le pouvoir juridique : Le Sénat représente
les Etats, il est la représentation démocratique des aristocraties des divers
Etats en face de l’Exécutif et du pouvoir présidentiel dont les prérogatives
sont quasiment « royales ».
3° Le problème de la guerre
La justice politique est fondatrice, mais sa violence inaugurale est inséparable
d’une forme d’ engluement dans le « constitué », dans des lois organisatrices.
Il y a comme une complémentarité paradoxale de ces deux dimensions de la
souveraineté que sont la violence politique et le droit.
La souveraineté a toujours deux têtes : l’une qui lie et l’autre qui organise.
La souveraineté comporte une justice politique violente et une justice juridique
qui procède par légalité :ce deuxième mouvement, le juridique, exclut la guerre,
en l’ « incluant » comme police.
Mais la guerre demeure à l’œuvre comme un dehors continuant à agir au dedans.
Elle reste une irruption possible, latente, une puissance de métamorphose, une
menace qui peut se faire valoir comme une fureur capable de dénouer le lien
politique et de trahir les pactes.
Les Etats-Unis ont eu à connaître, il ne faut pas l’oublier, la terrible Guerre
de Sécession.
Mais tentons une approche plus directement philosophique du problème : la
souveraineté, avons-nous précisé, est à deux têtes : que se passe-t-il entre
elles et en-dessous d’elles ?
En Europe, l’histoire du pouvoir et du droit s’est posée comme la question du
rapport au pouvoir royal, soit comme légitimation de ce pouvoir et du même coup
légitimation de l’obéissance.
Or, on ne saisit le pouvoir qu’au niveau de ses limites, là où il s’applique sur
sa cible au travers d’un archipel de rapports de pouvoir.
Sur ce point, me reportant au cours de l’an dernier, Michel Foucault nous a
appris à ne pas poser le problème du pouvoir à partir de l’âme du Léviathan,
mais à partir des corps périphériques et surtout de la manière dont le pouvoir
circule en réseau à travers les corps.
Le pouvoir, a-t-il démontré, transite par les gens : les « individus » sont
analysés par lui comme des effets du pouvoir.
Il a donc tenté de concevoir les micromécaniques par lesquelles les fous sont
exclus, la sexualité surveillée et les délinquants contrôlés.
A ce niveau, le pouvoir met inévitablement en circulation des savoirs
particuliers qui véhiculent des normes politiques.
En suivant ces analyses, s’impose un fait massif : à partir du XVIIème et
XVIIIème siècle, se constituèrent en Europe des pouvoirs dont le fonctionnement
est incompatible avec la souveraineté ! Ce sont des technologies qui ne portent
ni sur la terre, ni sur les biens, mais directement sur les corps. Ce pouvoir
disciplinaire et ses mécanismes sont, selon Michel Foucault «cachés » par la
théorie générale de la souveraineté qui joue à leur propos un rôle d’écran.
Mutatis mutandis, le problème de la culture européenne est entravé dans sa
formulation par un rideau de même nature : on évoque tantôt des folklores
particularistes qui divisent, qui rassemblent trop court et tantôt des « Valeurs
Universelles » qui unissent trop loin.
Il faut percer ce brouillard idéologique et médiatique pour y voir quelque
chose.
Mais ce n’est pas le problème que nous essayons de formuler ici, même s’il
rejoint celui de la norme et d’une société de normalisation qui colonise le
droit, qui l’envahit.
A la charnière du légal et du normal, on trouve souvent du médical et de
l’anti-disciplinaire qui, curieusement, se formule en réclamant des « droits ».
Il nous faut donc conduire notre étude en termes de rapports de force et nous
demander, conformément au cours « Il faut défendre la société », professé par
Michel Foucault au Collège de France en 1976, si la guerre ne constituerait pas
le paradigme premier de toute philosophie politique ?
Sous la paix, n’y a-t-il pas une guerre permanente ?
L’ordre civil n’est-il pas au fond un ordre de bataille ? Une étatisation de la
guerre ?
Celle-ci fut corrélative de l’effacement des guerres privées qui prévalaient au
Moyen-Âge.
Aujourd’hui, la guerre nous apparaît comme tournée vers les frontières externes,
mais qu’en est-il à l’intérieur ?
Il y a une bataille et on se trouve dans un camp et chaque camp a sa vérité,
celle qui lui donne de la force. Le sujet qui parle est un sujet en guerre.
Il s’agit de retrouver l’histoire sous le Droit, de comprendre s’il n’existe pas
une « guerre » que l’idéologie ambiante non seulement rend incompréhensible,
mais encore se contente de diaboliser. Certes, cette guerre eut au cours de
l’histoire européenne un nombre important de portes-parole : on les reconnaît
aux défenseurs des mythes fascistes en attente du roi qui dort ou du
leader-sauveur ; la Bête de l’Apocalypse et le Vengeur des pauvres.
Partie VI
La Mondialisation et l’hégémonie américaine
1° La politique économique
La mondialisation n’est pas née d’un coup. Son histoire politique est déjà
longue.
Il nous paraît légitime et conceptuellement fécond de la faire remonter à la
révolution américaine qui vit naître en seul coup le Nouveau Monde, c’est-à-dire
un Etat, une Nation, un Espace conçu comme l’Espace même de la liberté,
entendons un territoire particulier qui fait cause commune avec la cause de
l’Humanité et qui dès lors perçoit les frontières extérieures qui lui sont
opposées comme autant d’obstacles à surmonter ou de seuils à franchir.
La mondialisation peut être interprétée comme la réalisation de ce programme qui
non seulement suppose l’hégémonie nord-américaine, mais encore ne se comprend
qu’en rupture radicale avec ce que fut l’impérialisme européen et sa logique
internationale.
Les Etats-Nations s’inscrivent dans une logique binaire de l’intérieur et de
l’extérieur ; leurs pouvoirs sont limités à leur intériorité et tournés contre
l’extérieur. C’est une logique d’exclusion constituante, une logique
identitaire. L’Etat existe par exclusion de son Autre.
La mondialisation est au contraire une logique d’inclusion : elle n’a pas
d’extérieur ou plus précisément faut-il reconnaître que son extérieur lui est
interne, que son dehors est au-dedans d’elle-même sans pour cela qu’il cesse
d’être du dehors au sens le plus rigoureux.
Les deux logiques politiques ont été en concurrence aux Etats-Unis, mais la
logique anti-impérialiste a fini par l’emporter au profit d’une logique
impériale.
Préparée par la doctrine anti-européenne de Monroe ( « L’Amérique aux Américains
»), par la position de Woodrow Wilson qui pense que seul un pouvoir politique
supra-national peut empêcher le cauchemar où se précipita l’Europe «
inter-nationale » du Traité de Versailles , cette logique a triomphé avec la
politique économique du New Deal.
De quoi s’agissait-il dans cette riposte inventée par Franklin Roosevelt contre
la terrible crise de 1929, laquelle traduisait un surinvestissement et une
sous-consommation, soit une richesse monétaire vidée de substance et une
paupérisation intolérable ?
De rien moins que d’une reprise en mains de la logique économique du capitalisme
par le pouvoir politique de l’Etat !
Selon Roosevelt, l’Etat devait jouer un rôle central dans l’économie et contre
les « lois du marché » pensées comme « la main invisible de Dieu », il imposa
une politique de hauts salaires et de forte consommation.
Il mit en œuvre une planification libérale. Il s’agissait d’une réponse
domestique, mais ce modèle fut exporté en Europe en liaison avec l’hégémonie du
dollar.
Celle-ci s’est concrétisée avec les accords de Bretton Woods et la mise en place
du Fonds Monétaire International et de la Banque mondiale : de facto, le dollar
lié à l’or devenait inconvertible.
On peut dire que l’impérialisme européen était vaincu non plus politiquement,
mais encore économiquement.
La mondialisation politique était aussi économique.
2° Le contexte de la mondialisation après la deuxième guerre mondiale
Trois phénomènes ont masqué la portée de cette victoire des Etats-Unis :
La décolonisation, la bipolarisation Est-Ouest et la tentation américaine de
reprendre au profit des Etats-Unis la politique impérialiste de l’Europe.
Le phénomène majeur fut l’émergence des non-alignés, soit la réunion qui eut
lieu à Bandung en 1955 et qui vit s’élaborer une entente entre Nehru, Sukarno et
Chou En Laï.
Il est à situer aussi dans l’affirmation d’un désir de libération qui s’est
traduit aux Etats-Unis par la lutte des jeunes contre la Guerre du Vietnam, par
les luttes féministes visant à politiser les rapports interpersonnels et par
l’affirmation d’une conscience politique écologiste.
1968 peut être lu comme la naissance d’une révolte politique tournée en même
temps contre la bourgeoisie capitaliste et les bureaucraties disciplinaires du
camp socialiste.
Le résultat le plus manifeste est que le rapport hiérarchique « vertical »
métropole-colonie a été remplacé par un rapport « horizontal » : en même temps
que les Banques et les Sociétés multinationales s’installaient partout dans le
tiers-monde, celui-ci s’installait à son tour partout dans les anciennes
métropoles sous la figure de tiers-monde intérieurs : bidonvilles, favelas,
banlieues …
3° Repérage des effets de la mondialisation au cœur des Etats (Cours du Dr.
Marcel Paquet, Philosophie Sociale 1995 à Charleroi)
Nous sommes ici au point de passage de la société disciplinaire à la société de
contrôle sécuritaire qui se propage partout et met fin aux politiques
d’enfermement :
la famille est remplacée par des « familles reconstituées », des « familles
monoparentales », des couples débordés, divorcés, homosexuels, etc.
L’école, lieu d’enseignement de la jeunesse, est vaincue par la nécessité de
l’éducation permanente, par le besoin d’accéder au savoir à tous les âges de la
vie…
Les casernes du peuple en armes ont été remplacées par des militaires de métier…
Les usines ont été remplacées par des entreprises qui procèdent par marketings
et contrôles des marchés plus que par des productions définissant des prix de
vente en fonction des prix de revient.
Les hôpitaux, les hospices subissent des mutations analogues…
Les prisons résistent mieux non seulement parce qu’elles sont le modèle de tous
les lieux d’enfermement, mais aussi parce qu’elles alimentent les politiques
sécuritaires par professionnalisation de la délinquance et augmentation de la
dangerosité de celle-ci.
Il demeure qu’elles aussi sont en crise et que l’étude des peines alternatives
est à l’ordre du jour dans toutes les instances ministérielles d’Europe où
prévaut la conscience qu’il y a des remèdes pires que les maux. J’aborderai ce
problème de société tout à fait essentiel par une analyse du pouvoir des polices
et des puissances que celles-ci ont à combattre.
La normalisation bio-politique, c’est-à-dire la gestion de la vie des
populations, des ensembles indéfinis a pris le relais des anciens pouvoirs
juridiques et politiques qui, eux, concevaient davantage leurs actions comme
liées aux individus, au peuple, à des ensembles qui passent par le nombre,
ensembles où les éléments comptent pour Un.
Ces phénomènes massifs me paraissent liés à la mondialisation , à son espace
communicationnel et virtuel ainsi qu’à la « guerre policière » qui se déploie
comme action des Etats-Unis et comme action des appareils d’Etats contre la
machine de guerre qui ne cesse de leur échapper : l’inclusion généralisée ne
supprime pas l’espace lisse qui non seulement se reconstitue au-dehors des
espaces striés comme jadis le désert ou la mer, et aujourd’hui l’espace
inter-planétaire, mais encore s’infiltre dans tous les espaces striés à la
manière d’une irréductible puissance d’extériorité qui agit au-dedans d’eux et
ne se conforme pas à leurs règles.
La machine de guerre dont nous parlons et qui est remarquablement mise en
évidence par Gilles Deleuze et Félix Guattari dans leur ouvrage « Mille plateaux
» a ses règles de fonctionnement, mais ce ne sont pas celles des Etats.
C’est moins le jeu d’échecs, ses pièces hiérarchisées et ses cases blanches ou
noires que le jeu de go, ses pastilles toutes égales et son espace lisse, c’est
moins l’histoire royale de la philosophie de Descartes à Hegel, via Kant que le
repérage des francs-tireurs, Spinoza, Nietzsche, c’est moins Goethe que Kleist,
André Breton qu’Antonin Artaud, etc.
Le problème touche, on le comprend, à la disparition ou à la dévaluation de
l’opposition classique du public et du privé à l’intérieur des Etats. Les vrais
patrons de la télévision sont les annonceurs imposant aux « chaînes » et à leurs
« grilles » la dictature de l’audimat : ils privatisent de la sorte l’espace
public, font disparaître le lieu commun et du coup, ici encore, inquiètent, pour
ne pas dire effacent le clivage privé-public. L’homme privé, l’individu libéral,
qui vit le public comme son dehors, n’est pas le bon paradigme. Il faudrait,
contre Descartes et les penseurs de la conscience subjective, renouer avec
l’impersonnel collectif que nous avons vu à l’œuvre dans la lutte d’Ulysse et du
Cyclope, il faudrait dégager la singularité culturelle de l’Europe contre les
folklores fascistes et les généralités humanistes, il faudrait en un mot, est-ce
concevable, redonner du sens à la pratique philosophique et ne pas la laisser
être confisquée par des idéologues qui se parent d’un titre qu’ils ne méritent
pas, mais leur donnent une « existence médiatique ».(Fin de prise de note du
Cours de 1995).
L’image télévisuelle est en effet une désinformation plus systématique qu’on ne
le croit : En voici trois exemples d’inégale importance :
Le Pentagone « semble » avoir été attaqué par un camion plutôt que par un avion
et Ben Laden, image de l’ennemi public mondial, n’est pas, selon ses dires,
l’auteur ou l’instigateur direct des attentats qu’il admire et approuve, mais
dont il n’est ni l’organisateur, ni le cerveau…
Dans son livre « Le Marché et le Pouvoir », Karel Van Miert analyse le « combat
aérien euro-américain » qui permet d’éclairer la chute de la Commission Santer
autrement que par les anecdotes liées à Madame Edith Cresson.
Dès 1976, la chute du Mur de Berlin « achetée » par Helmut Schmidt à Brejnev,
était prévisible et programmée.
Roger Munier le savait dont l’analyse ne fut jamais relayée par les médias.
Mais un événement dont il n’y a pas d’images est-il un événement ? Spinoza le
pensait pour qui les yeux de la philosophie étaient des démonstrations et non
des monstrations.
Le temps me paraît venu de nous tourner vers Spinoza et la pensée européenne de
la liberté.
Partie VII
1° L’Empire mondial contre l’impérialisme européen
Avant d’aller plus avant, résumons nos acquis : la mondialisation n’est pas
seulement le résultat inéluctable de l’axiomatique capitaliste qui conjugue un
flux monétaire avec un flux de travail « libre » de se vendre, elle a aussi des
dimensions politiques, militaires, morales et policières.
Au plan politique, la révolution américaine fut d’abord un succès contre
l’impérialisme anglais, mais aussi une innovation interne et originale
définissable par une appropriation physique des grands espaces de l’Ouest.
Les Etats-Unis se sont unifiés par franchissement des frontières plutôt que par
fixation de celles-ci : ils ont conjugué l’extermination génocidaire des Indiens
avec la surexploitation du travail noir, dès le départ une colonie intérieure.
Le passage de la Déclaration d’Indépendance à la Constitution fédéraliste,
seconde tête de la souveraineté ne s’est pas limitée à une simple « translation
» du politique au juridique : elle fut aussi une exclusion de la violence armée,
de l’état de guerre, laquelle exclusion ne s’est d’ailleurs pas effectuée sans
heurts ; elle fut au prix d’une terrible guerre civile dite de Sécession.
Pour l’éviter, John Cadwell Calhoun, sudiste, tenta de faire valoir un droit de
veto des Etats particuliers, mais en vain.
Le point que nous avons souligné est que la supériorité ontologique de la guerre
ne disparaît pas avec la paix, mais subit une partition : légitime contre
l’extérieur, elle devient à l’intérieur une affaire de police.
Le mot grec « polis » est ainsi à l’origine des mots « politique » et « police
».
L’appareil d’Etat « capture » la guerre, transforme les guerriers tantôt en
militaires, tantôt en fonctionnaires de police.
La puissance étatique et nationale des Etats-Unis a vaincu chez elle
l’impérialisme européen, mais aussi au-dehors, lors de ses interventions au
cours des deux premières guerres mondiales.
Politiquement, elle a choisi le supra-national plutôt que la négociation
internationale.
Au plan économique, la suprématie américaine s’est traduite par trois événements
majeurs :
1° Le New Deal : le pouvoir étatique prend le pas sur la logique économique.
2° Le